La marmotte des Pyrénées, la mascotte des montagnes

La marmotte, ce rongeur attachant, n'était pas toujours présente dans les Pyrénées. En réalité, elle avait disparu de cette région depuis des millénaires.
Sommaire13 sections
  1. 01Un écureuil terrestre de trois à sept kilos
  2. 02Le sifflement, et ce qu'il veut dire
  3. 03Le terrier, l'ouvrage d'une vie collective
  4. 04Six mois de sommeil, et le compte à rebours du gras
  5. 05Ce qu'elle mange, et ce qu'elle ne mange pas
  6. 06Prédateurs, et le rôle qu'elle joue
  7. 07De l'Amérique du Nord aux Pyrénées, un très long détour
  8. 08Depuis 2016, la courbe s'inverse
  9. 09Marmotte et pastoralisme, une cohabitation qui grince parfois
  10. 10Quatre erreurs qu'on lit partout sur la marmotte
  11. 11Le 2 février, ce n'est pas elle
  12. 12Les autres animaux des Pyrénées, avec les corrections d'usage
  13. 13Observer sans déranger

La marmotte que vous entendez siffler au-dessus de Gavarnie ou dans le Val d'Azun n'est pas pyrénéenne d'origine. Elle descend de six animaux alpins lâchés en 1948 dans le vallon du Barrada, et sa réussite locale a une limite : depuis 2016, sa reproduction recule dans le massif.

C'est une histoire de réintroduction qui a marché, la seule des Pyrénées à ce point visible du grand public. Elle mérite mieux que la carte postale de la boule de poils dressée au bord du sentier, d'autant que le contexte a changé ces dix dernières années.

Un écureuil terrestre de trois à sept kilos

La marmotte appartient à la famille des Sciuridés, celle des écureuils. On y trouve aussi les chiens de prairie, les spermophiles et les tamias. Vue de près, la parenté saute aux yeux : les incisives, la façon de tenir la nourriture entre les pattes avant, la queue touffue même si elle est ici courte.

Le corps mesure 40 à 58 cm, plus une queue de 13 à 20 cm. Le poids, lui, varie énormément au fil de la saison : autour de 2,5 à 3 kg à la sortie de l'hibernation en avril, jusqu'à 5, parfois 8 kg à la fin de septembre. Une marmotte de septembre et une marmotte d'avril n'ont pas la même silhouette, et cette différence est la clé de sa survie.

Signalons au passage une erreur qui traîne partout : la queue de la marmotte ne fait pas 25 cm. Elle dépasse rarement 20, et c'est ce qui la distingue immédiatement d'un écureuil de même taille.

La longévité

En milieu naturel, une marmotte peut atteindre 15 ans, quelques individus davantage. La moyenne réelle est bien plus basse, autour de 6 à 8 ans, parce que la mortalité de la première année est élevée et parce que l'hibernation ne pardonne pas à un jeune trop maigre.

Naissances et vie de famille

L'accouplement a lieu peu après la sortie d'hibernation, en avril ou début mai, et seul le couple dominant se reproduit dans la plupart des groupes. La gestation dure environ 34 jours. Deux à six petits naissent au fond du terrier en juin, nus et aveugles. Ils ouvrent les yeux vers trois semaines, sont sevrés autour de quarante jours, et apparaissent à l'entrée du terrier en juillet : c'est à ce moment que les randonneurs les voient jouer et se rouler les uns sur les autres au bord des galeries.

Les jeunes passent leur premier hiver avec la famille. La chaleur collective compte : plus le groupe hibernant est grand, meilleures sont les chances de survie des petits, qui n'ont pas les réserves des adultes. C'est l'un des arguments avancés pour expliquer la vie sociale de l'espèce, alors que la plupart des marmottes du monde vivent seules ou en couple.

La maturité sexuelle arrive vers deux ans. Les subordonnés restent souvent une ou deux saisons de plus dans le groupe familial avant d'être chassés ou de partir chercher un territoire libre, parfois à plusieurs kilomètres. Cette dispersion explique la vitesse à laquelle l'espèce a recolonisé les vallées pyrénéennes après les lâchers.

Le sifflement, et ce qu'il veut dire

On l'appelle marmotte siffleuse. Le cri est en réalité une vocalisation aiguë produite par les cordes vocales, pas un sifflement au sens strict. Il porte à plusieurs centaines de mètres dans un vallon dégagé, parfois près d'un kilomètre par temps calme. L'affirmation qu'on l'entend « à plusieurs kilomètres », reprise dans beaucoup d'articles, est largement exagérée.

Le code est simple et documenté. Un cri unique, répété, signale un danger venu du ciel, l'aigle royal en tête : les marmottes se figent puis plongent au terrier. Une série de cris rapprochés correspond plutôt à une menace terrestre, renard ou chien, et la colonie se met à couvert plus progressivement. Le guetteur reste souvent dressé le dernier, à l'entrée de sa galerie.

Le terrier, l'ouvrage d'une vie collective

Une marmotte passe environ 80 % de son existence sous terre. Les colonies creusent des réseaux de galeries à plusieurs entrées, entre 1 300 et 2 400 mètres, dans les pelouses d'altitude bien exposées où le sol n'est ni trop rocheux ni trop humide.

Il existe deux types d'ouvrages. Le terrier d'été, peu profond, sert d'abri de fuite et de nurserie ; on y trouve la chambre où naissent les petits en juin. Le terrier d'hiver descend plus bas, sous la limite de gel, avec une chambre garnie de foin sec et des entrées bouchées de terre et d'herbe une fois la famille rentrée. Ces galeries se transmettent : un même réseau peut être occupé et agrandi par plusieurs générations.

Le groupe familial rassemble un couple dominant, les jeunes de l'année, et des subordonnés des portées précédentes, jusqu'à une quinzaine ou une vingtaine d'individus dans les colonies denses. Les territoires sont bornés par des marques odorantes déposées avec les glandes des joues. La vie sociale est réelle mais hiérarchisée, avec des expulsions à la clé pour les jeunes adultes vers deux ou trois ans.

Comment reconnaître un secteur occupé

Trois indices se lisent sans jumelles. Les entrées de terrier, d'une vingtaine de centimètres de diamètre, précédées d'un cône de terre meuble et souvent creusées contre un bloc rocheux. Les coulées, ces sentiers d'herbe rase de dix centimètres de large qui relient les galeries entre elles et qu'on distingue nettement en lumière rasante. Enfin les crottins, déposés dans des latrines à l'écart des entrées.

Un vallon qui présente ces trois signes est habité, même si vous ne voyez rien. Revenez tôt le lendemain matin, au même endroit, sans chien, et attendez.

Six mois de sommeil, et le compte à rebours du gras

L'hibernation dure cinq à sept mois selon l'altitude et l'enneigement. C'est un vrai hibernant, pas un dormeur léger : la température corporelle descend autour de 5 °C, la respiration tombe à une ou deux inspirations par minute, et le rythme cardiaque passe d'environ 120 battements par minute à 3 ou 5. Les animaux se réveillent brièvement toutes les deux ou trois semaines, réchauffent leur organisme, puis replongent.

Tout se joue l'été. Une marmotte doit doubler sa masse en quatre mois pour tenir jusqu'au printemps. Un été sec, une pelouse grillée en août, une neige tardive qui raccourcit la saison de pâture, et la réserve est insuffisante. Les jeunes sont les premiers à ne pas se réveiller.

Ce qu'elle mange, et ce qu'elle ne mange pas

La marmotte est herbivore. Elle broute plus de cent espèces de plantes de pelouse alpine : graminées, légumineuses, fleurs, jeunes pousses, occasionnellement des baies et des graines. Les analyses de contenus stomacaux montrent une préférence marquée pour les plantes riches en acides gras insaturés, qui restent fluides à basse température corporelle et facilitent la sortie d'hibernation.

On lit parfois qu'elle consomme des insectes ou retourne les bouses pour y chercher des coléoptères. Ce comportement reste anecdotique et mal documenté chez la marmotte alpine, contrairement à d'autres sciuridés. Considérez-la comme une brouteuse stricte : cela suffit à comprendre son écologie.

Cela règle aussi la question du nourrissage. Les biscuits, le pain, les fruits secs et les restes de pique-nique ne correspondent à rien dans son régime, déséquilibrent son transit, et l'habituent à s'approcher des sentiers. Une marmotte habituée est une marmotte qui prend des risques face à l'aigle.

Prédateurs, et le rôle qu'elle joue

L'aigle royal est le prédateur principal. Il prélève surtout des jeunes de l'année, entre juillet et septembre, et la marmotte constitue une part importante de son régime dans les Pyrénées. Le renard roux complète le tableau, la martre et le chien errant à l'occasion.

Cette prédation a une conséquence rarement dite : en réinstallant la marmotte dans les Pyrénées, on a aussi remis en place une ressource alimentaire pour l'aigle royal, dont les populations pyrénéennes avaient perdu leur proie de montagne la plus rentable. La réintroduction a donc joué à deux étages.

De l'Amérique du Nord aux Pyrénées, un très long détour

Le genre Marmota est apparu en Amérique du Nord et a gagné l'Eurasie par le détroit de Béring, il y a plusieurs millions d'années. Pendant les périodes glaciaires, la marmotte occupait de vastes steppes froides couvrant une bonne partie de l'Europe, Pyrénées comprises : les gisements paléontologiques en attestent.

Elle en a disparu il y a une dizaine de milliers d'années, à la fin de la dernière glaciation, lorsque la forêt a recolonisé les versants et fermé les milieux ouverts dont elle dépend. Le point est souvent écrit à l'envers dans les articles de vulgarisation : ce n'est pas le froid de la glaciation qui l'a chassée, c'est le réchauffement qui a suivi. Elle s'est maintenue dans les Alpes, où l'étage alpin est resté ouvert au-dessus de la forêt.

1948 : six marmottes dans le vallon du Barrada

L'histoire moderne commence avec Marcel Couturier, médecin grenoblois et naturaliste, qui relâche six marmottes alpines dans le vallon du Barrada, dans les Hautes-Pyrénées, en 1948. Le secteur est aujourd'hui inclus dans le Parc national des Pyrénées, créé en 1967, presque vingt ans plus tard.

D'autres lâchers suivent dans les années 1950 et au-delà, dans les Hautes-Pyrénées et les Pyrénées-Orientales, souvent à l'initiative de sociétés de chasse et de communes. L'espèce colonise ensuite d'elle-même, vallon par vallon.

Depuis 2016, la courbe s'inverse

Après des décennies d'expansion à environ 3 % de communes supplémentaires par an depuis les années 1950, le nombre de communes de présence régulière a diminué au cours de la dernière décennie, de l'ordre de 0,6 % par an. Dans les Pyrénées, les suivis de terrain constatent une baisse du taux de reproduction depuis 2016.

Le mécanisme suspecté tient en deux points. D'abord la neige : c'est elle qui isole le terrier d'hiver du gel. Un enneigement plus faible ou plus tardif expose les animaux hibernants à des températures plus basses et augmente la mortalité, surtout chez les jeunes. Ensuite l'été : la sécheresse réduit la ressource herbacée au moment où il faut engraisser.

« On est sur une tendance globale de baisse de population des espèces de haute altitude. Potentiellement, cela affectera toute la biodiversité », résume Fanny Mallard, coordinatrice du programme Sentinelles du climat pour l'association Cistude Nature.

La marmotte n'est pas menacée d'extinction, ni en France ni en Europe. Mais comme espèce dépendante d'un étage altitudinal qui se réchauffe, elle sert d'indicateur, et l'indicateur baisse.

Marmotte dressée sur ses pattes arrière au bord de son terrier en pelouse d'altitude

Marmotte et pastoralisme, une cohabitation qui grince parfois

Les estives pyrénéennes sont partagées. Là où les troupeaux d'ovins montent l'été, les marmottes exploitent la même pelouse, et les éleveurs leur reprochent surtout les galeries : un cheval ou une brebis qui met la patte dans une entrée de terrier se blesse. La marmotte est pourtant une espèce chassable en France, avec des plans de gestion départementaux, et les prélèvements restent limités dans les Pyrénées.

Sur le fond, l'accusation ne pèse pas lourd. Le broutage de la marmotte prélève une part marginale de la ressource fourragère d'une estive, et son travail de terrassement aère les sols et enrichit localement la pelouse. Les études de terrain menées dans les Alpes montrent même une diversité végétale un peu supérieure sur les secteurs à colonies denses.

Quatre erreurs qu'on lit partout sur la marmotte

  • Elle ne siffle pas avec la bouche en cul de poule : le son sort du larynx, comme un cri.
  • Elle ne stocke pas de provisions dans son terrier. Contrairement à l'écureuil roux, elle stocke le gras dans son propre corps, pas de la nourriture dans une réserve.
  • Elle ne dort pas d'un seul tenant : les réveils périodiques font partie du cycle et coûtent d'ailleurs une bonne part de l'énergie dépensée pendant l'hiver.
  • Elle n'est pas la cousine du castor. La ressemblance de silhouette est trompeuse, le castor appartient à une autre famille de rongeurs, celle des Castoridés.

Le 2 février, ce n'est pas elle

Le Jour de la marmotte, célébré le 2 février en Pennsylvanie, met en scène Marmota monax, la marmotte commune d'Amérique du Nord, une espèce différente qui vit en plaine et sort effectivement plus tôt de sa léthargie. La marmotte alpine, elle, dort profondément le 2 février et ne montre pas le bout de son museau avant la fin mars, plus souvent avril.

La tradition a des racines européennes plus anciennes, liées à la Chandeleur et aux présages météorologiques de mi-hiver, mais la marmotte pyrénéenne n'y est pour rien.

Une espèce sentinelle, et pourquoi ça compte

Le programme Sentinelles du climat suit une série d'espèces choisies pour leur sensibilité aux variations de température et d'enneigement, du lézard de montagne au papillon apollon. La marmotte y tient une place particulière : elle est facile à compter, fidèle à son terrier, et son cycle annuel dépend directement de la date de fonte des neiges. Un décalage de deux semaines sur cette date se lit dans les effectifs trois ans plus tard.

C'est en cela qu'elle sert d'indicateur pour tout l'étage subalpin. Ce qui l'affecte affecte aussi le lagopède, le lièvre variable et la flore des pelouses d'altitude, beaucoup plus difficiles à suivre sur le terrain.

Les autres animaux des Pyrénées, avec les corrections d'usage

  • L'isard, le chamois des Pyrénées. Le nommer deux fois, une fois comme isard et une fois comme chamois, est une confusion fréquente : il s'agit de la même espèce, Rupicapra pyrenaica.
  • Le bouquetin. Le bouquetin des Pyrénées, le bucardo, s'est éteint en 2000 avec la mort de la dernière femelle en Espagne. Mais la question « à quand son retour » n'a plus lieu d'être : des bouquetins ibériques ont été relâchés dans le Parc national des Pyrénées à partir de 2014, et la population s'y reproduit.
  • Le mouflon, introduit à partir de souches corses il y a plusieurs décennies, installé notamment sur la réserve naturelle du Pibeste. Il s'agit d'une introduction, pas d'un retour : le mouflon n'a jamais été pyrénéen.
  • Le grand tétras, ou grand coq de bruyère, en fort déclin, dont les Pyrénées abritent l'une des dernières populations françaises significatives.
  • Le gypaète barbu et le vautour fauve, avec le percnoptère d'Égypte en été. Le vautour moine, souvent cité par erreur, a été réintroduit dans les Grands Causses et les Baronnies, pas dans les Pyrénées, où il ne fait que passer.
  • Le chevreuil, le renard roux, le lièvre variable et le desman des Pyrénées, ce petit insectivore aquatique endémique du massif, bien plus rare et bien moins photogénique que la marmotte.

Observer sans déranger

Quelques guides de montagne proposent des sorties dédiées, comme celles menées au bord du lac du Tech, sur les hauteurs d'Arrens-Marsous dans le Val d'Azun. Le club La Marmotte Gersoise, basé dans le Gers et non dans le massif lui-même, organise également des randonnées vers les Pyrénées, jusqu'au versant espagnol du côté de la Peña Montañesa.

Les règles tiennent en quatre lignes.

  • Restez sur le sentier et gardez vos distances, jumelles plutôt que téléobjectif approché.
  • Parlez bas, ne courez pas, ne sifflez pas pour la faire réagir.
  • Ne donnez rien à manger, jamais, même une pomme.
  • Tenez le chien en laisse : une colonie dérangée à répétition finit par abandonner un secteur.

Pour voir des marmottes à coup sûr avec des enfants, le Parc animalier des Pyrénées, à Argelès-Gazost, présente des marmottes en enclos aux côtés d'autres espèces du massif. C'est un bon plan de repli les jours de mauvais temps, à condition de ne pas confondre l'expérience avec une rencontre en montagne.

Une dernière chose, pour finir sur le terrain. La meilleure façon de voir une marmotte reste de s'asseoir. Repérez un versant en pelouse entre 1 600 et 2 000 mètres, cherchez les tas de terre fraîche à l'entrée des galeries, installez-vous à cinquante mètres, et ne bougez plus. Le premier museau ressort au bout d'un quart d'heure, les autres suivent. C'est plus long qu'une photo prise au bord du chemin, et c'est le seul moyen de la voir vivre plutôt que fuir.

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