Les cornes et les bois : le cas unique des cervidés dans le monde animal

découvrez la singularité des cervidés et leur système de cornes et de bois, un phénomène unique dans le règne animal.
Sommaire5 sections
  1. 01Trente millions d'années de fuite
  2. 02Le cycle annuel, mois par mois
  3. 03Pourquoi porter huit kilos d'os sur la tête
  4. 04Les exceptions qui confirment la règle
  5. 05Reconnaître les espèces françaises sur le terrain

Un cerf n'a pas de cornes. Il porte des bois, un os vivant qu'il fabrique et jette chaque année, quand la corne d'une chèvre ou d'une antilope pousse une fois pour toutes et ne tombe jamais. Cette distinction n'est pas un détail de vocabulaire : elle explique le calendrier entier de la vie des cervidés.

Le mot corne traîne partout, y compris dans les titres de presse et sur les panneaux d'interprétation en forêt. Le remettre en place fait gagner du temps, parce qu'une fois qu'on a compris ce qu'est un bois, on sait lire un massif forestier en février comme en septembre, et on sait dater un trophée ramassé au sol.

Trente millions d'années de fuite

Cerf élaphe adulte portant sa ramure complète dans un sous-bois

La famille des cervidés s'est différenciée au cours de l'Oligocène et du Miocène, il y a une trentaine de millions d'années, et tout dans leur anatomie raconte la même histoire : détecter, puis partir. Les yeux placés sur les côtés du crâne couvrent un champ visuel très large, proche du tour complet, au prix d'une mauvaise vision du relief droit devant. Les oreilles pivotent indépendamment. Les membres postérieurs, longs et musclés, donnent des pointes de vitesse de l'ordre de 60 km/h chez le cerf élaphe et des sauts qui franchissent une clôture de deux mètres sans élan.

Sur ce fond de bête faite pour fuir, les bois font figure d'anomalie coûteuse. Une ramure de cerf élaphe adulte pèse couramment 5 à 8 kilos, fabriquée en quatre mois, à partir des réserves minérales de l'animal. C'est un investissement énorme pour une pièce jetée après usage.

Le cycle annuel, mois par mois

Chez le cerf élaphe, les bois tombent en fin d'hiver, de fin février à début avril selon l'âge, les plus vieux mâles les perdant les premiers. La repousse démarre presque aussitôt depuis le pivot. Pendant tout le printemps, le bois est un tissu vivant, irrigué, chaud au toucher, recouvert d'une peau veloutée qu'on appelle le velours. C'est un des tissus à croissance les plus rapides du règne animal : plus d'un centimètre par jour en pleine période.

Fin juillet ou en août, la circulation sanguine se coupe, l'os se minéralise, le velours sèche et se déchire. Le cerf le frotte contre les jeunes arbres pour s'en débarrasser, en laissant des écorçages caractéristiques qu'un forestier repère tout de suite. Reste alors une structure morte, dure, sans nerf, prête pour le brame de mi-septembre à mi-octobre.

Pourquoi porter huit kilos d'os sur la tête

Une grande ramure signale un mâle qui a trouvé assez de nourriture et assez de minéraux pour se payer ce luxe, et qui a survécu à plusieurs hivers. C'est une information difficile à truquer, donc fiable, et les biches la lisent. Elle sert aussi pendant le brame : les mâles commencent par se jauger à distance, au cri et à la vue, et la majorité des rencontres s'arrête là.

Quand le combat a lieu, les bois s'engagent et servent à pousser, pas à percer. L'issue se joue à la masse et à l'appui des pattes arrière. Ces affrontements restent dangereux : blessures à l'œil, andouillers cassés, et parfois deux mâles dont les ramures s'emboîtent sans pouvoir se séparer, ce qui condamne les deux.

Les exceptions qui confirment la règle

Le renne, ou caribou, est le seul cervidé dont les femelles portent aussi des bois, et elles les gardent plus longtemps que les mâles en hiver, ce qui leur donne la priorité sur les zones de grattage dans la neige. À l'inverse, l'hydropote de Chine ne porte aucun bois : il a gardé de longues canines saillantes, comme le muntjac, qui cumule les deux.

Chez les antilopes, les gazelles, les chèvres et les bovins, la corne est un étui corné qui recouvre en permanence une cheville osseuse issue du frontal. Elle grandit par la base, elle enregistre les saisons en anneaux, et si elle casse elle ne repousse pas. L'antilope d'Amérique fait figure de cas intermédiaire : elle mue chaque année l'étui de kératine de ses cornes tout en conservant la cheville osseuse dessous.

Reconnaître les espèces françaises sur le terrain

Trois cervidés sauvages vivent en France métropolitaine, et on les sépare sans jumelles.

  • Le cerf élaphe : 150 à 250 kilos pour un mâle, ramure ramifiée à nombreux andouillers, croupe beige clair, brame puissant en automne.
  • Le chevreuil : 20 à 30 kilos, bois courts à trois pointes au maximum, tache blanche très marquée sur la croupe, aboiement rauque.
  • Le daim, souvent issu de parcs : robe tachetée de blanc bien visible en été, bois aplatis en palette chez l'adulte, longue queue noire sur fond blanc.

La forme de la croupe et la queue restent les critères les plus sûrs en lumière basse, quand la silhouette de la tête ne se lit pas. Et à la fin de l'hiver, quand plus aucun mâle n'a de ramure, ce sont les seuls repères qui restent.

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