Alerte ! un monstre des profondeurs préhistoriques découvert au Pérou

Un modèle 3D compare la taille du Perucetus colossus à celle de la baleine bleue, d'un proche parent plus petit (Cynthiacetus peruvianus) et d'un humain.
Sommaire8 sections
  1. 01Ce qu'on a réellement sorti du désert d'Ica
  2. 02Comment on pèse un animal dont il manque le crâne
  3. 03Le record retiré en 2024
  4. 04Un brouteur lent, pas un monstre des profondeurs
  5. 05Livyatan melvillei, l'autre géant du désert péruvien
  6. 06Dater un fossile de 39 millions d'années
  7. 07Lire une annonce paléontologique sans se faire avoir
  8. 08Pourquoi le Pérou livre autant de fossiles marins

Perucetus colossus a été présenté en août 2023 comme le plus lourd animal ayant jamais vécu sur Terre. Dix mois plus tard, une autre équipe a refait le calcul et lui a repris le titre. L'affaire mérite d'être racontée en entier.

Le fossile, lui, existe bel et bien, et il est spectaculaire. Treize vertèbres, quatre côtes, un morceau de bassin, sortis du désert de la côte sud du Pérou. Aucun crâne, aucun membre, aucune queue. C'est à partir de cette poignée d'os que des paléontologues ont tenté de reconstituer un cétacé de l'Éocène et d'en estimer la masse. Le résultat publié dans la revue Nature, 180 tonnes en moyenne avec une fourchette de 85 à 340 tonnes, a fait le tour du monde en quarante-huit heures sous le titre d'animal le plus lourd de l'histoire.

Ce qu'on a réellement sorti du désert d'Ica

Le premier os affleurait dans le désert de la côte sud du Pérou, repéré en 2010 par Mario Urbina, prospecteur de fossiles attaché au Musée d'histoire naturelle de Lima. Il a fallu plus de dix ans pour dégager et transporter le reste : les blocs sont énormes, certaines vertèbres pèsent plus de 100 kilos à elles seules, et le site se trouve à des heures de piste de la première route goudronnée.

Les restes proviennent du membre Yumaque de la formation Paracas et appartiennent tous au même individu. C'est un point qui compte : quand on assemble des os de plusieurs animaux, la reconstitution devient une chimère. Ici, une seule bête, une série vertébrale continue, et donc un squelette partiel exploitable. Les fossiles sont conservés et présentés au Musée d'histoire naturelle de Lima, rattaché à l'Université nationale principale de San Marcos, d'où venaient les paléontologues péruviens de l'équipe.

La description scientifique a paru le 2 août 2023 dans Nature, signée notamment par Giovanni Bianucci, Eli Amson et Olivier Lambert. Perucetus est rangé chez les basilosauridés, cette famille de cétacés archaïques qui avaient déjà basculé dans une vie entièrement aquatique tout en gardant des membres postérieurs réduits à l'état de moignons. Au passage, une précision qui traîne partout dans les reprises de l'époque : on n'a retrouvé aucune patte avant de Perucetus. Personne n'a exhumé une baleine à pattes au Pérou en 2023. Ce que l'os coxal indique, c'est un bassin très réduit, cohérent avec un animal qui ne posait plus rien sur la terre ferme.

Comment on pèse un animal dont il manque le crâne

Il n'y a pas de balance pour les fossiles. La méthode consiste à partir du volume du squelette conservé, à extrapoler la partie manquante par comparaison avec des cétacés actuels ou fossiles mieux connus, puis à appliquer un rapport entre masse osseuse et masse totale. Chaque étape introduit une incertitude, et ces incertitudes se multiplient au lieu de s'ajouter. D'où une fourchette de 85 à 340 tonnes qui varie du simple au quadruple : ce n'est pas une coquetterie de chercheur prudent, c'est la sincérité du calcul.

Trois choix pèsent particulièrement lourd dans le résultat final.

  1. La longueur totale attribuée à l'animal, reconstituée à partir de la seule série vertébrale conservée.
  2. Le rapport entre le poids du squelette et le poids du corps entier, qui n'est pas le même chez une baleine bleue et chez un animal aux os massifs.
  3. La corpulence supposée, c'est-à-dire l'épaisseur de chair et de graisse enroulée autour de ce squelette, que rien dans le fossile ne documente directement.

Reconstitution d'un cétacé fossile massif au corps allongé et aux os épais

Le record retiré en 2024

En mars 2024, Ryosuke Motani et Nicholas Pyenson ont publié dans la revue PeerJ une réévaluation en règle. Leur reproche porte sur la corpulence : selon eux, l'estimation de 2023 attribue à Perucetus une masse de tissus mous incompatible avec ce que l'on sait des vertébrés marins. Un animal de 340 tonnes long de 20 mètres aurait une densité et une silhouette qu'aucun cétacé n'affiche. Leur propre chiffrage aboutit à une masse de l'ordre de 60 à 70 tonnes, avec une borne haute très en dessous des 180 tonnes annoncées.

Les auteurs de la description initiale ont répondu et défendent leur méthode. Sur le fond, la discussion n'est pas tranchée, mais la balance a nettement penché : au moment où ces lignes sont écrites, le titre d'animal le plus lourd connu reste à la baleine bleue, dont les plus gros individus mesurés ont dépassé 150 tonnes. Perucetus reste en revanche le détenteur d'un autre record, moins vendeur mais solide : le squelette le plus lourd jamais mis au jour.

Un brouteur lent, pas un monstre des profondeurs

L'écologie de Perucetus se déduit de son squelette, et elle ne ressemble en rien à l'imagerie du prédateur abyssal. Des os aussi lourds coûtent cher à déplacer : ils excluent la nage rapide et la plongée profonde, ils conviennent à un animal qui se maintient sans effort à quelques dizaines de mètres du rivage. Perucetus vivait donc probablement en eaux peu profondes, lentement, dans un environnement côtier.

Pour le régime alimentaire, on en est réduit aux conjectures, faute de crâne et de dents. L'hypothèse la plus souvent avancée est celle d'un animal fouillant le fond, mollusques, crustacés et autres organismes benthiques. D'autres évoquent des charognes, ou une végétation marine. Tant qu'on n'aura pas retrouvé une mâchoire, la question restera ouverte, et c'est d'ailleurs ce que les descripteurs écrivent noir sur blanc.

Une seule espèce est connue à ce jour, P. colossus, et un seul individu. Le nom de genre renvoie au Pérou, le nom d'espèce à la taille de la bête. Sur la question de savoir quels prédateurs pouvaient s'attaquer à un tel animal, personne n'a de réponse : à l'Éocène, les grands requins et les cachalots prédateurs de la lignée de Livyatan n'étaient pas encore en scène. La comparaison avec d'autres géants du monde animal reste malgré tout instructive, et le podium des animaux les plus lourds de la planète change régulièrement de composition au gré des découvertes.

Un détail du squelette dit beaucoup sur ce mode de vie. Les vertèbres sont larges, courtes et massives, sans les longues apophyses qui servent d'ancrage aux muscles propulseurs chez les nageurs rapides. Une baleine bleue est bâtie comme un projectile, avec une queue capable de la propulser à plus de trente kilomètres par heure sur de courtes distances. Perucetus était bâti comme un ballast. La comparaison la plus juste n'est pas le rorqual mais le lamantin, dix fois plus petit et cent fois plus lent, qui broute au fond des estuaires en laissant son squelette faire le travail de lestage.

Livyatan melvillei, l'autre géant du désert péruvien

Le même désert d'Ica a livré en 2008, sur le site de Cerro Colorado, le crâne d'un cachalot fossile décrit deux ans plus tard : trois mètres de crâne, des dents atteignant 36 centimètres, l'un des plus grands prédateurs marins connus. Deux corrections s'imposent ici, parce qu'elles circulent partout sous une forme fausse.

  • Le nom correct est Livyatan melvillei. Le genre a d'abord été baptisé Leviathan, mais ce nom était déjà attribué à un mastodonte depuis le dix-neuvième siècle, et il a fallu le remplacer dès 2010.
  • L'animal date du Miocène supérieur, autour de 9 à 10 millions d'années, et non de 12 à 15 millions d'années comme on le lit souvent.

Le nom d'espèce, melvillei, salue Herman Melville et son Moby Dick. Quant au Léviathan, c'est le monstre marin des textes bibliques, tour à tour dragon, serpent et crocodile selon les traductions, symbole d'un désordre capable de retourner le monde. Le choix du nom disait bien ce qu'il voulait dire : ce cachalot chassait probablement d'autres baleines.

Dater un fossile de 39 millions d'années

La date ne sort pas de l'os lui-même. Elle vient des couches sédimentaires qui l'entouraient, dans le membre Yumaque de la formation Paracas, calées par les microfossiles qu'elles contiennent et par la datation des niveaux volcaniques intercalés. Cette stratigraphie place Perucetus au Bartonien, dans l'Éocène moyen, autour de 39 millions d'années. Les textes qui annoncent 40 millions d'années arrondissent, ceux qui écrivent 36 ou 42 millions se trompent d'étage.

À cette époque, la côte péruvienne était une plateforme marine peu profonde, chaude, bordée de lagunes. Les cétacés n'avaient qu'une dizaine de millions d'années d'existence en tant que groupe pleinement marin, et ils occupaient déjà des gabarits très contrastés : de petits basilosauridés de quelques mètres cohabitaient avec cet animal de vingt mètres.

Lire une annonce paléontologique sans se faire avoir

Le cas Perucetus est un bon exercice. Trois réflexes suffisent à trier ce qui arrive dans un fil d'actualité.

  • Chercher la fourchette, pas la valeur centrale. Un communiqué titre sur 180 tonnes, l'article scientifique écrit 85 à 340 tonnes. La deuxième formulation est la vraie.
  • Regarder ce qui a été retrouvé. Treize vertèbres et quatre côtes ne donnent pas la même confiance qu'un squelette complet, et les reconstitutions en trois dimensions diffusées à la presse ne montrent jamais la différence.
  • Attendre six mois. En paléontologie, les réévaluations arrivent vite, et elles font dix fois moins de bruit que l'annonce initiale.

Sur ce point, le calcul de 2023 ne tenait pas : attribuer à un animal de vingt mètres une masse de baleine bleue et demie revenait à lui prêter une épaisseur de chair que rien, dans le monde vivant, ne documente. La correction était prévisible, et elle est venue.

Pourquoi le Pérou livre autant de fossiles marins

La côte sud péruvienne cumule trois avantages rares. Des sédiments marins déposés en continu depuis des dizaines de millions d'années, une aridité extrême qui limite l'érosion chimique et laisse les os affleurer intacts, et une absence quasi totale de végétation qui rend la prospection possible à l'oeil nu. Un paléontologue y repère en marchant ce qu'il faudrait déterrer ailleurs sur des hectares. C'est ce qui explique que Perucetus, Livyatan et une longue liste de baleines à dents fossiles soient tous sortis de la même région.

Reste que le travail de terrain y est rude : pas d'eau, pas d'ombre, et des blocs de plusieurs centaines de kilos à extraire puis à sortir par la piste. Le chantier de Perucetus a mobilisé des équipes péruviennes et européennes pendant plus d'une décennie avant la moindre publication.

Voir la publication sur dailymotion.com

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