Le boom des poussettes pour animaux en Corée du Sud : un phénomène sociétal surprenant

Les animaux domestiques sont devenus si importants dans la vie des Sud-Coréens qu'ils voyagent souvent avec leurs maîtres. La compagnie nationale Korean Air a même introduit un programme de fidélité pour les animaux de compagnie, où les chiens, chats et même les perroquets peuvent accumuler des miles lorsqu'ils voyagent en avion. Cette évolution des habitudes de consommation reflète un changement culturel plus large en Corée du Sud, où les animaux domestiques sont de plus en plus considérés comme des membres à part entière de la famille.
Sommaire3 sections
  1. 01Une démographie qui explique le basculement
  2. 02Les chiens coréens, petits et très présents
  3. 03Un objet qui sert d'indicateur

En Corée du Sud, plus d'une poussette vendue sur deux ne transporte pas un bébé mais un chien ou un chat. Le chiffre est sorti fin 2023 des données du site marchand Gmarket, relayées par le Korea Times : 57 % des ventes sur les trois premiers trimestres.

Un marché de puériculture qui bascule de cette façon dit quelque chose de plus large qu'une mode. La poussette pour animal n'a rien d'un gadget importé de Californie : à Séoul, elle répond à des contraintes très concrètes de logement, de transport et d'accès aux lieux publics, dans un pays où le nombre de naissances s'effondre depuis quinze ans.

Une démographie qui explique le basculement

La Corée du Sud a enregistré environ 260 000 naissances en 2021, contre 272 000 en 2020 et 470 000 en 2010. En une décennie, le pays a perdu près de la moitié de ses naissances annuelles. Son indice de fécondité, autour de 0,78 enfant par femme en 2022, est le plus bas du monde. Le marché de la poussette pour bébé rétrécit donc mécaniquement, année après année, sans que personne n'ait rien décidé.

Pendant ce temps, les foyers avec animal ont grimpé d'environ 3,6 millions au début des années 2010 à près de 6 millions en 2022, soit à peu près un quart des ménages. Le nombre de personnes vivant avec un animal dépasse largement les quinze millions. Deux courbes se croisent, et la poussette est l'objet qui se trouvait au point de croisement.

Petit chien blanc installé dans une poussette pour animaux lors d'une promenade urbaine

Ce que la poussette résout, en pratique

Séoul est une ville verticale, dense, où l'on parcourt de longues distances à pied et en métro. Les chiens y sont majoritairement de petite taille, ce qui n'est pas un hasard : les copropriétés en tours tolèrent mal les grands gabarits. Un maltais de 3 kilos ne tient pas le rythme d'une sortie de deux heures sur du bitume à 33 degrés en août, et les trottoirs coréens brûlent les coussinets en été comme partout ailleurs.

La poussette règle aussi une question d'accès. Beaucoup de commerces, de centres commerciaux et de restaurants refusent les chiens au sol mais les acceptent dans un contenant fermé. Le même animal, porté dans un sac ou roulé dans une poussette, devient admissible. C'est ce genre de règle, plus que l'anthropomorphisme, qui fait vendre l'objet.

Les chiens coréens, petits et très présents

Le palmarès des races reflète cette contrainte d'espace. Le bichon maltais domine, suivi du caniche, du spitz nain (le loulou de Poméranie), du shih tzu, du yorkshire et du chihuahua. Le jindo, race nationale reconnue comme monument naturel en Corée, reste apprécié pour sa loyauté mais demande une maison et de l'exercice, ce que peu de familles urbaines peuvent offrir. La comparaison avec les animaux domestiques les plus populaires en France est parlante : même glissement vers les petits formats, avec une vingtaine d'années d'avance côté coréen.

Cette présence animale s'est installée dans des espaces que l'Europe commence à peine à ouvrir. Korean Air a lancé un programme de fidélité réservé aux animaux : chaque vol effectué par un chien, un chat ou un oiseau accompagné donne droit à un tampon, et un certain nombre de tampons ouvre droit à une réduction sur un billet animal. Le principe reste celui d'une carte de fidélité, pas celui des miles classiques, mais l'existence même du dispositif en dit long.

Le vocabulaire suit, et il n'est pas neutre

Le coréen a forgé ses propres mots pour cette relation. On parle de « pet family » et de « pet humanisation » dans les études de marché locales, et les propriétaires se désignent volontiers comme des parents. Ce glissement de langage accompagne une redéfinition de ce qu'est un animal dans un foyer, question qui vaut aussi chez nous quand on cherche ce qui distingue un animal domestique, apprivoisé et de compagnie.

Un objet qui sert d'indicateur

Reste à ne pas surinterpréter. Un chien en poussette n'est pas un enfant de remplacement, et la lecture qui consiste à voir dans chaque animal coréen un bébé qui n'est pas né mérite d'être nuancée : le vieillissement de la population, l'urbanisation extrême et la solitude des foyers d'une personne comptent autant que la natalité. Le sujet mélange démographie et affect, et il gagne à être pris pour ce qu'il est, loin des idées reçues sur les animaux domestiques.

Ce qui est certain, c'est que le poids économique suit. Alimentation premium, assurance santé animale, hôtellerie, services funéraires, taxis dédiés : la Corée du Sud a construit une filière complète en quinze ans. Ailleurs, la même croissance amène régulièrement les pouvoirs publics à se demander s'il faut taxer les animaux de compagnie. Et pour ceux qui vivent avec plusieurs espèces sous le même toit, la question suivante reste la plus terre à terre : trouver les jeux qui font cohabiter chien et chat dans quarante mètres carrés.

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