Hécatombe chez les manchots empereurs : la fonte des glaces en cause

Hécatombe chez les manchots empereurs : la fonte des glaces en cause
Sommaire5 sections
  1. 01Le calendrier qui décide de tout
  2. 02Halley Bay, la répétition générale de 2016
  3. 03Une espèce sans plan B
  4. 04Ce que le satellite voit et ce qu'il ne voit pas
  5. 05Un oiseau bâti pour l'extrême

Un poussin de manchot empereur n'est pas imperméable avant la fin décembre. Si la banquise sur laquelle il se tient cède en octobre ou en novembre, il tombe à l'eau et meurt en quelques minutes. Tout le drame antarctique de 2022 tient dans ce décalage de calendrier.

Fin 2022, la glace de mer de l'Antarctique a atteint son extension minimale la plus basse jamais mesurée depuis le début des relevés satellitaires. Dans la mer de Bellingshausen, à l'ouest du continent, quatre colonies sur les cinq surveillées ont perdu la totalité de leurs poussins. Pas une partie : la totalité. L'étude du British Antarctic Survey qui a documenté cet effondrement a été publiée en août 2023, à partir d'images satellite haute résolution.

Le calendrier qui décide de tout

Le manchot empereur est le seul oiseau au monde qui se reproduise en plein hiver antarctique, sur la banquise côtière soudée au continent. Le cycle est réglé au mois près. Les adultes arrivent en mars ou avril et parcourent parfois cinquante à cent kilomètres sur la glace pour rejoindre le site de ponte. La femelle pond un œuf unique en mai ou juin, le transmet au mâle et repart vers la mer se nourrir.

Le mâle couve alors pendant environ soixante-cinq jours, l'œuf posé sur ses pattes sous un repli de peau, sans manger, par des températures qui descendent sous les quarante degrés négatifs et des vents qui dépassent régulièrement 100 km/h. Il perd près de la moitié de sa masse. L'éclosion a lieu en juillet ou août ; le poussin met ensuite jusqu'à la fin décembre pour remplacer son duvet gris par un plumage étanche.

Halley Bay, la répétition générale de 2016

Le scénario n'était pas une surprise complète. La colonie de Halley Bay, dans la mer de Weddell, était la deuxième du monde par la taille avec un effectif estimé entre 14 000 et 25 000 couples reproducteurs. En 2016, une tempête a détruit la banquise côtière alors que les poussins n'étaient pas prêts. La colonie a échoué à se reproduire trois années de suite et s'est presque vidée.

Une partie des adultes s'est déplacée d'une soixantaine de kilomètres vers le site voisin de Dawson-Lambton, dont les effectifs ont bondi dans les mêmes années. C'est la seule bonne nouvelle de l'affaire : ces oiseaux peuvent changer de site quand le leur devient inutilisable. Mais la manœuvre suppose qu'il existe encore, à portée, une banquise assez stable.

Une espèce sans plan B

Le manchot empereur figurait en 2023 sur la liste rouge de l'UICN au rang de quasi menacé, et les autorités américaines l'ont inscrit en 2022 parmi les espèces menacées au titre de l'Endangered Species Act, une décision motivée non par les effectifs actuels mais par les projections climatiques. Les modèles publiés par l'équipe de Stéphanie Jenouvrier estiment que, si la trajectoire actuelle des émissions se poursuit, la quasi-totalité des colonies connues seraient en voie d'extinction d'ici la fin du siècle.

La difficulté tient à ce qu'aucun ajustement de comportement ne sortirait l'espèce de l'impasse. Pondre plus tard priverait le poussin du temps nécessaire pour muer avant la débâcle. Pondre à terre supposerait des côtes rocheuses libres de glace, or elles sont rarissimes en Antarctique et déjà occupées par d'autres espèces. Quant à s'installer loin du rivage, les adultes font des allers-retours permanents vers la mer pour ravitailler le jeune, ce qui l'interdit. Contrairement aux grands prédateurs de la savane, qui peuvent élargir leur territoire quand la ressource se déplace, le manchot empereur est enfermé dans une fenêtre de temps et un type de substrat.

Ce que le satellite voit et ce qu'il ne voit pas

On ne compte pas les manchots empereurs à pied. Les colonies sont repérées depuis l'espace grâce aux taches de guano, brunes sur la glace blanche, visibles sur les images Landsat et Sentinel. Cette méthode a fait passer le nombre de colonies connues d'une trentaine à une soixantaine en une quinzaine d'années, dont plusieurs découvertes après 2019.

Elle a ses angles morts. Une tache de guano dit qu'il y a eu occupation, pas combien de poussins ont survécu ni pourquoi. Les travaux sur le comportement des animaux sauvages menés au sol restent nécessaires pour interpréter ces images, et l'accès aux sites antarctiques en plein hiver reste hors de portée dans la plupart des cas.

Un oiseau bâti pour l'extrême

Le manchot empereur plonge plus profond et plus longtemps que tout autre oiseau : les plongées de chasse habituelles se situent entre 100 et 200 mètres pour cinq à dix minutes, avec un record mesuré à 564 mètres et des apnées dépassant les vingt minutes. Il chasse poissons, calmars et krill, ce qui le place assez haut parmi les grandes espèces prédatrices des océans. Son sang et ses muscles stockent l'oxygène en quantité, et il ralentit son rythme cardiaque pendant la descente.

Contre le froid, la colonie fonctionne comme un seul organisme. Les oiseaux se serrent à dix individus au mètre carré et la masse tourne lentement sur elle-même, chacun passant du bord glacé vers le centre où la température peut monter au-dessus de 20 °C. Personne ne dirige la manœuvre : elle émerge de petits déplacements individuels de quelques centimètres, propagés de proche en proche.

Chaque oiseau possède aussi une signature vocale propre, produite par un double organe phonateur. Dans une colonie de plusieurs milliers d'individus, un parent revenu de la mer retrouve son poussin à l'oreille en quelques minutes. On aime bien classer les animaux par degré d'intelligence, à la manière de ces palmarès de chiens réputés les moins vifs, mais ce genre d'échelle ne dit rien d'utile ici : la reconnaissance vocale du manchot est une spécialisation d'une finesse redoutable, sans rapport avec une capacité générale.

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est qu'aucune mesure locale ne peut la corriger. On ne protège pas une banquise avec une réserve naturelle, et il n'existe pas de plan de sauvegarde en captivité pour une espèce qui a besoin de neuf mois de glace côtière et d'un océan Austral productif. La seule variable qui compte se joue dans la trajectoire des émissions mondiales. Si le manchot empereur est devenu l'emblème de cette question, ce n'est pas pour son allure : c'est le premier animal dont on peut dire, chiffres à l'appui, que la reproduction dépend d'un seuil climatique déjà franchi certaines années.

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