La chasse aux animaux nuisibles : une solution ou un danger ? Découvrez la vérité sur cette pratique controversée !
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Trois fois au moins dans l'histoire récente, un État a payé ses habitants pour tuer une espèce jugée gênante, et trois fois la population de cette espèce a fini par augmenter. Cette mécanique porte un nom, l'effet cobra, et elle explique pourquoi la question posée par la chasse aux nuisibles n'est pas « faut-il tuer ou non » mais « qui compte les morts, et qui paie la prime ».
Une espèce n'est pas nuisible, elle le devient dans un contexte
Le renard mange des poules et il mange aussi des campagnols, plusieurs milliers par an et par individu selon les estimations de terrain. La fouine défait des câbles de voiture et vide des nids de rats. Le classement d'une espèce en ESOD dépend donc du lieu, de la saison et de l'activité humaine voisine, et il est réexaminé département par département. Un blaireau n'est pas le même voisin selon qu'on cultive du maïs à côté de son terrier ou qu'on habite un lotissement.
Ce détail change tout dans la lecture des campagnes du passé. Presque toutes ont été décidées sur une espèce en général, jamais sur une situation en particulier.
Pékin, 1958 : la campagne des quatre nuisibles
En 1958, au lancement du Grand Bond en avant, les autorités chinoises désignent quatre fléaux à éliminer : les mouches, les moustiques, les rats et les moineaux. Les moineaux friquets sont accusés de manger le grain. La population est mobilisée pour les faire fuir, frapper des casseroles jusqu'à ce que les oiseaux tombent d'épuisement, détruire les nids.
Le résultat arrive en deux ans. Le moineau friquet mangeait du grain, mais il nourrissait surtout ses nichées d'insectes. Sans lui, les criquets et les chenilles prolifèrent sur les rizières. La campagne n'a pas causé à elle seule la famine de 1959 à 1961, qui tient d'abord à la collectivisation forcée et aux réquisitions, mais elle y a ajouté sa part. Les autorités ont fini par retirer le moineau de la liste et le remplacer par les punaises de lit.
Payer à la pièce, c'est créer un marché
Hanoï, 1902. L'administration coloniale française veut assainir les égouts tout neufs de la ville et instaure une prime par rat tué, payable sur présentation de la queue. Les chasseurs comprennent vite : une queue coupée sur un rat relâché vivant vaut autant qu'un rat mort, et le rat relâché se reproduit. Des inspecteurs finissent par découvrir des élevages de rats en périphérie. La prime a été abandonnée.
L'anecdote indienne sur les cobras, souvent citée en économie, suit le même schéma : une récompense par serpent tué, des éleveurs qui produisent des cobras pour toucher la prime, puis un lâcher massif le jour où la prime est supprimée. Sur ce point, soyons honnêtes : la documentation historique est mince et l'histoire circule surtout comme illustration pédagogique. Le cas de Hanoï, lui, est documenté par des archives coloniales.
La leçon commune tient en une phrase. Dès qu'on rémunère la preuve d'un acte plutôt que le résultat recherché, quelqu'un produit la preuve.
Le remède qui devient le problème
Introduire un prédateur pour en régler un autre revient à ajouter une inconnue à une équation qu'on ne sait déjà pas résoudre. La coccinelle asiatique, importée en Europe à partir des années 1980 pour lutter contre les pucerons sous serre, s'est échappée des cultures et domine aujourd'hui des milieux entiers, au détriment de la coccinelle à sept points. Le ragondin, arrivé d'Amérique du Sud pour sa fourrure et relâché quand les élevages ont fermé, creuse les berges de la plupart des cours d'eau français.
Les chats posent le cas le plus délicat. Débarqués sur des îles pour y contenir les rats de navire, ils y ont éteint des populations d'oiseaux qui n'avaient jamais connu de prédateur terrestre. Et l'éradication de ces chats, quand elle est menée seule, libère les lapins et les rongeurs qui restent : l'île Macquarie, en Australie, a vu sa végétation ravagée après le retrait des chats, au point qu'il a fallu lancer un second programme pour les lapins.
Ce qui marche à la place
Rien de tout cela ne dit qu'il faut laisser filer un foyer de rats dans une école ou des ragondins sous une digue. Les interventions qui tiennent dans la durée ont trois points communs.
- Elles visent un lieu et une période, pas une espèce sur tout un territoire : un piégeage ciblé sur un poulailler vaut mieux qu'une destruction départementale.
- Elles enlèvent d'abord la ressource. Composteur fermé, poubelles sorties le matin, gamelles rentrées le soir : un rat qui ne trouve rien ne reste pas, et aucune prime n'égale ce résultat.
- Elles mesurent avant et après, avec le même protocole. Sans comptage initial, on ne saura jamais si la campagne a servi à quelque chose.
Pour les colonies de chats libres, la stérilisation avec relâche sur place, encadrée par les communes et les associations, donne des courbes décroissantes sur cinq à dix ans là où elle est menée sérieusement. Le retrait pur et simple, lui, crée un vide que la colonie voisine comble en quelques mois.
La chasse aux nuisibles n'est donc ni une solution ni un danger en soi. C'est un outil qui produit exactement ce qu'on a défini comme objectif, y compris quand cet objectif est mal posé. Payer la queue de rat, c'est obtenir des queues de rat.
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