La grande énigme de l'origine : Qu'est-ce qui est apparu en premier, l'œuf ou la poule ?
Sommaire6 sections
- 01Ce que la question demande vraiment
- 02L'invention qui a permis de quitter la mare
- 03Une correction qui compte : les oiseaux ne descendent pas des reptiles en général
- 04Pourquoi il n'y a pas eu de première poule
- 05Le contre-argument de 2010, et ce qu'il vaut
- 06Deux mille ans de philosophes qui tournent autour
La réponse est l'œuf, et de très loin : les premiers œufs à coquille datent d'environ 320 millions d'années, la poule de quelque 3 500 ans. Le paradoxe ne tient que si l'on suppose qu'il a existé une première poule bien nette, ce qui n'existe pas en biologie.
Ce que la question demande vraiment
Tout dépend de ce qu'on appelle un œuf. Si l'on parle de l'œuf en général, la cellule reproductrice femelle, le débat est clos avant d'avoir commencé : les organismes pondent depuis des centaines de millions d'années. Si l'on parle spécifiquement d'un œuf de poule, alors la formulation devient circulaire et c'est précisément là que la discussion s'enlise depuis l'Antiquité.
La bonne version de la question est plus intéressante : la coquille calcaire, l'organe qui la fabrique et l'animal qui la pond sont-ils apparus dans cet ordre, ou ensemble ? Là, il y a une réponse.
L'invention qui a permis de quitter la mare
Les amphibiens pondent dans l'eau, des œufs nus enrobés de gelée qui sèchent en quelques heures à l'air libre. Au Carbonifère, chez les ancêtres des reptiles, apparaît une architecture différente : l'œuf amniotique, avec ses membranes internes qui isolent l'embryon, lui fournissent une réserve nutritive et évacuent ses déchets. L'animal emporte sa mare avec lui. C'est le passage qui ouvre l'intérieur des continents aux vertébrés.
Un détail est souvent escamoté : ces premiers œufs amniotiques n'avaient probablement pas de coquille dure. L'enveloppe était plutôt parcheminée, comme celle d'un œuf de serpent ou de tortue molle aujourd'hui. La coquille fortement calcifiée que nous associons à l'œuf de poule est une acquisition plus tardive, largement répandue chez les dinosaures théropodes bien avant l'apparition des oiseaux modernes.
Une correction qui compte : les oiseaux ne descendent pas des reptiles en général
On lit partout que les oiseaux descendent de reptiles préhistoriques. C'est vague au point d'être faux. Ils descendent d'un groupe précis de dinosaures théropodes, les maniraptoriens, cousins des vélociraptors, dont on connaît les plumes, les nids, la posture de couvaison et même la coloration des œufs, bleu-vert chez certains oviraptorosaures. Un oiseau n'est pas un descendant lointain des dinosaures : c'est un dinosaure, au sens technique du terme.
Pourquoi il n'y a pas eu de première poule
C'est le cœur du problème et c'est ce que l'énigme dissimule. Une espèce ne commence pas un mardi. La poule domestique, Gallus gallus domesticus, dérive du coq bankiva d'Asie du Sud-Est par une série de générations où chaque poussin ressemblait à ses parents. Les travaux publiés en 2022 par des équipes britanniques et allemandes, croisant archéologie et datations au carbone, situent le début de cette domestication autour de 1500 avant notre ère, en lien avec la culture du riz sec qui attirait les oiseaux près des villages.
Si l'on décide arbitrairement qu'un individu donné mérite l'étiquette de première poule, alors il est sorti d'un œuf pondu par un oiseau qui, lui, n'en était pas tout à fait une. L'œuf précède la poule dans tous les cas de figure.
Le contre-argument de 2010, et ce qu'il vaut
En 2010, une étude de chercheurs des universités de Sheffield et Warwick a fait le tour du monde sous le titre « la poule d'abord ». Elle portait sur l'ovocleidine-17, une protéine présente dans l'ovaire de la poule qui accélère la cristallisation du carbonate de calcium au moment de la formation de la coquille. Sans poule, pas de cette protéine, donc pas de cet œuf.
Le raisonnement séduit mais il tourne en rond. L'ovocleidine-17 a elle-même une histoire évolutive, elle dérive d'une protéine plus ancienne partagée avec d'autres animaux, et elle a existé sous des formes légèrement différentes chez tous les ancêtres de la poule. Elle ne surgit pas avec la poule : elle change avec elle. Le papier était d'ailleurs une étude de cristallographie, pas une réponse au paradoxe, et le titre a été ajouté au moment de la communication.
Deux mille ans de philosophes qui tournent autour
La formulation classique du problème remonte à Plutarque, qui en fait un sujet de discussion dans ses Propos de table, au premier siècle. Aristote, avant lui, avait déjà tranché autrement : il jugeait la série sans commencement, oiseaux et œufs se succédant de toute éternité, ce qui était cohérent avec sa conception d'un monde non créé. Macrobe reprend le débat au Ve siècle dans les Saturnales, où l'œuf sert d'exemple d'école pour discuter de l'antériorité logique.
Diderot s'en empare tout autrement dans l'Entretien avec d'Alembert : chez lui, l'œuf est l'objet qui rend la théologie inutile, puisqu'on y voit la matière inerte devenir un être sensible sans intervention extérieure. On est passé d'une devinette à un argument matérialiste, et c'est probablement l'usage le plus intéressant qui ait été fait de cette question.
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