Les poissons, homards, abeilles... ont-ils vraiment une conscience ? Les scientifiques répondent !
Sommaire4 sections
Une quarantaine de chercheurs ont signé à New York, le 19 avril 2024, un texte de deux paragraphes affirmant qu'il existe une possibilité réaliste de conscience chez les poissons, les crustacés et même les insectes. Voici ce que ce document dit vraiment, et ce qu'il ne dit pas.
Un texte court, volontairement prudent
La « Déclaration de New York sur la conscience animale » a été rendue publique à l'issue d'un colloque organisé à l'université de New York, avant d'être largement reprise par la presse au mois de mai suivant. Elle tient en quelques lignes et a depuis recueilli plusieurs centaines de signatures de biologistes, de neuroscientifiques et de philosophes.
Son intérêt tient à la gradation qu'elle installe. Chez les mammifères et les oiseaux, elle parle de preuves scientifiques solides. Chez les autres vertébrés, reptiles, amphibiens et poissons compris, elle descend d'un cran et parle de possibilité réaliste. Pour les invertébrés, elle cite nommément les céphalopodes (pieuvre, seiche, calmar), les crustacés décapodes (crabe, homard, écrevisse) et les insectes, toujours au titre de la possibilité réaliste. Aucune de ces trois catégories n'est mise sur le même plan.
Les expériences qui ont fait bouger les lignes
Trois travaux reviennent constamment dans les discussions qui ont précédé la déclaration.
- Le test du miroir, longtemps réservé aux grands singes, aux éléphants et aux pies, a été passé en 2019 par un petit poisson de récif, le labre nettoyeur. Marqué d'une tache colorée sous la gorge, il tente de la frotter contre le substrat lorsqu'il se voit dans une glace. On lit souvent que l'exploit revient au poisson Napoléon : c'est une confusion, il s'agit du labre nettoyeur, Labroides dimidiatus.
- Des écrevisses soumises à des chocs électriques adoptent ensuite un comportement d'évitement durable, comparable à de l'anxiété, et ce comportement disparaît quand on leur administre un anxiolytique de la famille des benzodiazépines. Le travail, publié en 2014 par une équipe bordelaise, est l'un des plus cités sur les invertébrés.
- Les seiches réussissent des épreuves de mémoire dite épisodique : elles se souviennent de quoi elles ont mangé, où et quand, et adaptent leurs choix en conséquence.
S'y ajoutent les bourdons, qui font rouler de petites billes de bois sans aucune récompense à la clé, un comportement difficile à ranger ailleurs que dans le jeu.
Pourquoi la question intéresse les juristes
Le droit animalier fonctionne par listes. Aux États-Unis, l'Animal Welfare Act exclut les oiseaux d'élevage, les rats et les souris de laboratoire, et n'a jamais couvert les poissons ni les invertébrés. Une espèce hors liste est simplement invisible pour le texte.
Jonathan Birch, professeur de philosophie à la London School of Economics et signataire de la déclaration, avait dirigé en 2021 le rapport commandé par le gouvernement britannique sur la sensibilité des céphalopodes et des décapodes. Ce rapport a débouché sur une loi votée en 2022 qui ajoute pieuvres, crabes et homards à la liste des animaux reconnus sensibles au Royaume-Uni. Même chose en Suisse, où l'ébouillantage du homard vivant sans étourdissement préalable est interdit depuis mars 2018.
La question que les chercheurs commencent à retourner
Pendant un siècle, la charge de la preuve reposait sur celui qui affirmait qu'un animal ressentait quelque chose. Le mouvement actuel inverse doucement l'exercice : plutôt que de demander quelles espèces sont sensibles, plusieurs équipes se demandent lesquelles ne le sont pas, et selon quels critères on pourrait l'établir. L'exercice est nettement plus inconfortable, parce qu'on ne prouve pas une absence.
Un désaccord mérite d'être dit franchement : une partie des neuroscientifiques estiment que l'on confond des comportements flexibles avec une expérience vécue, et que rien dans un cerveau d'insecte, quelques centaines de milliers de neurones, ne ressemble aux structures associées à la conscience chez les vertébrés. Les signataires répondent que l'évolution a produit plusieurs fois des solutions différentes au même problème. Le débat n'est pas tranché, et la déclaration ne prétend pas le trancher.
Reste une conséquence pratique, souvent oubliée : une reconnaissance de la sensibilité ne protège personne toute seule. Elle oblige à justifier, à documenter, à mesurer. C'est le genre de contrainte qui transforme lentement une pratique d'élevage ou de laboratoire, et c'est probablement le vrai effet de ces deux paragraphes signés à New York.
Résumer cet article avec :
Partager :
