Une histoire émouvante se propage sur TikTok , un bourdon sauvé !

L'incroyable aventure entre une femme et un bourdon - L'histoire qui fait le buzz sur TikTok
Sommaire6 sections
  1. 01Un bourdon n'est pas une abeille
  2. 02Le calendrier qui change tout
  3. 03Oui, les bourdons piquent
  4. 04Le bourdonnement, les muscles et un mythe d'aérodynamique
  5. 05Ce qui aide vraiment les bourdons dans un jardin
  6. 06Ce que dit vraiment le succès de Sweet Pea

Un bourdon immobile sur le carrelage n'est pas forcément un bourdon à sauver. Avant de sortir le sucre, il faut savoir à quelle saison on se trouve, et ce que l'histoire virale de Sweet Pea ne raconte pas.

En 2023, une vidéo publiée sur TikTok a fait le tour du monde : une jeune femme, Katha, y raconte avoir recueilli un bourdon en détresse, l'avoir nommé Sweet Pea, et l'avoir nourri chaque jour d'eau sucrée et de fleurs fraîches. Le compteur affiché dépassait les 42 millions de vues. Les commentaires débordaient de bienveillance, et une partie des internautes y a vu la preuve qu'un geste minuscule peut changer une vie.

Je ne vais pas démolir cette histoire, elle est touchante et elle a donné à des milliers de gens l'envie de regarder les insectes autrement. Mais elle transmet aussi trois informations fausses, et celles-là valent la peine d'être corrigées avant que quelqu'un ne les applique dans sa cuisine.

Un bourdon n'est pas une abeille

Le texte d'origine parle de « cette petite abeille » à propos de Sweet Pea. Les deux sont bien des apidés, mais le bourdon appartient au genre Bombus, et sa vie n'a rien à voir avec celle d'une abeille domestique.

Il est plus gros, jusqu'à 2 cm pour les reines de Bombus terrestris, plus poilu, et surtout beaucoup plus résistant au froid. Il vole dès 6 ou 7 °C, quand les abeilles restent dans la ruche, parce qu'il peut faire vibrer les muscles de son thorax pour le porter à près de 30 °C avant de décoller. C'est pour cette raison qu'on le voit sortir dès février sur les premiers saules.

La France abrite une cinquantaine d'espèces de bourdons. Leurs colonies sont bien plus petites que celles des abeilles : quelques dizaines à quelques centaines d'ouvrières selon l'espèce, contre 40 000 ou 50 000 dans une ruche en pleine saison.

Un bourdon posé sur une main humaine, ailes repliées et corps poilu bien visible

Le calendrier qui change tout

Voilà le point que la vidéo ne mentionne pas, et il explique la plupart des « sauvetages » qui échouent.

Une colonie de bourdons ne passe pas l'hiver. Seules les jeunes reines fécondées hibernent, seules, enfouies dans le sol ou sous la mousse. Au printemps, chacune fonde une colonie à partir de rien, pond ses premières ouvrières, et la colonie grossit jusqu'au milieu de l'été. Ensuite elle produit des mâles et de futures reines, puis elle décline et meurt. Les ouvrières vivent quelques semaines.

Un bourdon trouvé au sol en août ou en septembre, inerte, aux ailes usées et au poil râpé, est presque toujours une ouvrière en fin de vie. Aucune eau sucrée ne prolongera son existence de plusieurs mois. À l'inverse, une grosse reine engourdie au sol en mars a de vraies chances : elle est sortie d'hibernation, elle a épuisé ses réserves avant d'avoir trouvé une fleur, et un apport de sucre peut réellement la remettre en vol.

Oui, les bourdons piquent

C'est l'autre idée fausse qui circule sous ce genre de vidéos. Les femelles de bourdon, reines et ouvrières, possèdent un dard. Il est lisse, contrairement à celui de l'abeille domestique, ce qui veut dire qu'elles ne le perdent pas et peuvent piquer plusieurs fois. Les mâles, eux, n'en ont pas.

Un bourdon reste pacifique et ne pique qu'écrasé, saisi ou lorsqu'on s'approche de trop près de son nid. Nous avions détaillé la question dans notre article consacré à la capacité des bourdons à piquer et aux réactions que cela provoque. Pour manipuler un insecte au sol, le bon réflexe reste la feuille de papier glissée dessous, pas les doigts.

Le bourdonnement, les muscles et un mythe d'aérodynamique

On lit souvent que le bourdonnement viendrait des muscles et non des ailes. C'est à moitié exact, et la moitié exacte est la plus intéressante.

Le son du vol, lui, vient bien du battement des ailes, autour de 130 à 240 battements par seconde. Mais le bourdon dispose d'un second bourdonnement, beaucoup plus aigu, qu'il produit ailes décrochées, en contractant directement les muscles du thorax vers 300 ou 400 hertz. Il s'en sert pour secouer les fleurs dont le pollen ne sort qu'à la vibration : tomate, aubergine, myrtille, bruyère. C'est la pollinisation vibratile, et les abeilles domestiques en sont incapables. Les producteurs de tomates sous serre achètent pour cette raison des colonies de bourdons plutôt que des ruches.

Quant à l'histoire selon laquelle « l'aérodynamique prouve que le bourdon ne devrait pas pouvoir voler », elle remonte aux années 1930 et repose sur un calcul fait avec les équations d'une aile fixe. Les travaux de Michael Dickinson à Caltech, publiés au milieu des années 2000, ont montré que l'aile bat en produisant des tourbillons de bord d'attaque qui créent la portance manquante. L'insecte n'a jamais violé la physique, c'est la physique qu'on appliquait de travers.

Pour l'idée que certains bourdons « voleraient à l'envers », je n'ai trouvé aucune source sérieuse. Le vol stationnaire et la marche arrière en vol sont l'affaire des syrphes et du moro-sphinx, deux insectes qu'on confond couramment avec des bourdons ou des colibris.

Ce qui aide vraiment les bourdons dans un jardin

Une reine sauvée au printemps, c'est une colonie potentielle, donc un vrai gain. Mais l'action la plus efficace tient au terrain, pas au sauvetage individuel.

Laissez fleurir une zone de pelouse jusqu'en juin, le trèfle blanc et le lierre en fin de saison valent tous les hôtels à insectes du commerce. Plantez de quoi fleurir tôt, saule marsault, pulmonaire, romarin, et tard, lierre, aster, sarriette. Ne tondez pas un talus en pleine floraison. Renoncez aux insecticides à large spectre, les néonicotinoïdes en particulier ont un effet documenté sur la capacité des reines à fonder une colonie. Et laissez un coin de sol nu, une vieille souche, un tas de feuilles : les reines y passent l'hiver.

Ce que dit vraiment le succès de Sweet Pea

Une dernière remarque sur la vidéo. Selon les versions qui circulent, la protagoniste est présentée tantôt comme une jeune femme, tantôt comme une adolescente de 13 ans, et l'insecte est parfois appelé abeille. Ces flottements sont le signe d'une histoire recopiée de reprise en reprise, comme souvent avec les contenus viraux. Le fond reste vrai : quelqu'un a passé du temps avec un insecte que la plupart des gens écrasent, et l'a filmé.

Ce que je retiens, c'est moins la performance de sauvetage que le changement de regard. Un bourdon vu de près, avec ses poils, ses corbeilles à pollen chargées de jaune et sa façon de s'agripper aux pétales, cesse d'être une menace floue. Vous pouvez faire le même exercice au fond de votre jardin, sans caméra, un après-midi de mai, en restant dix minutes devant un pied de lavande.

Envie de voir l'histoire telle qu'elle a été racontée ? La séquence est reprise dans cette vidéo.

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