Une femelle poisson-scie de Brest en route vers l'aquarium de Montpellier

Une femelle poisson-scie de Brest en route vers l'aquarium de Montpellier
Sommaire4 sections
  1. 01Une raie, pas un requin, et pas non plus un requin-scie
  2. 02À quoi sert vraiment la scie
  3. 03Déplacer un poisson de plusieurs mètres sans le stresser
  4. 04Le volet requin zèbre : des œufs qui partent en Indonésie

Il reste quatre grands poissons-scie vivants dans l'ensemble des aquariums européens. En septembre 2023, l'Océanopolis de Brest annonçait le transfert de la seule femelle du lot vers Montpellier, où vivent deux mâles. Toute la reproduction européenne de l'espèce tient dans ce déménagement.

Le grand poisson-scie, Pristis pristis, figure parmi les poissons marins les plus menacés de la planète. La liste rouge de l'UICN le classe en danger critique d'extinction. Il a disparu de la Méditerranée, où il était encore signalé au XXe siècle, et des côtes atlantiques européennes. Les populations qui subsistent se trouvent en Australie du Nord, en Amérique centrale et sur quelques estuaires d'Afrique de l'Ouest et de Madagascar, toutes en recul.

Une raie, pas un requin, et pas non plus un requin-scie

Le rostre trompe tout le monde. Malgré son allure, le poisson-scie est une raie, rangée dans l'ordre des Rhinopristiformes : ses fentes branchiales s'ouvrent sous le corps, ses nageoires pectorales sont soudées à la tête, et il passe le plus clair de son temps posé sur le fond.

Le requin-scie, lui, appartient à un ordre entièrement différent, les Pristiophoriformes. On le distingue sans hésiter à trois signes : deux longs barbillons pendent au milieu de son rostre, ses fentes branchiales sont latérales comme chez tous les requins, et les dents de sa scie alternent grandes et petites. Il est aussi bien plus petit, autour du mètre, quand un grand poisson-scie peut dépasser cinq mètres et atteindre sept dans les mentions anciennes.

Grand poisson-scie posé sur le fond d'un bassin, rostre denté bien visible

À quoi sert vraiment la scie

Le rostre sert d'abord à frapper. Les dents qui le bordent ne sont pas de vraies dents mais des denticules dermiques modifiés, et elles ne repoussent pas si on les arrache. Des films tournés en bassin en Australie ont montré comment l'animal s'en sert : il traverse un banc de poissons en donnant des coups latéraux rapides, assomme ou embroche ses proies, puis les fait glisser vers le fond pour les avaler par la bouche, située sous la tête.

Le rostre est aussi un détecteur. Il est couvert d'ampoules de Lorenzini, des pores sensibles aux champs électriques très faibles émis par les muscles d'une proie enfouie dans la vase. Un poisson-scie chasse donc aussi bien dans une eau totalement trouble, ce qui explique sa présence dans les estuaires et les fleuves. Pristis pristis remonte l'eau douce sur des centaines de kilomètres : les juvéniles passent leurs premières années dans les rivières et les mangroves avant de gagner la mer.

Déplacer un poisson de plusieurs mètres sans le stresser

Le transfert d'un animal de cette taille pose un problème simple à énoncer et difficile à résoudre : une capture brutale provoque une montée de stress qui peut être fatale à un élasmobranche, parfois plusieurs jours après l'événement.

Les soigneurs de l'Océanopolis ont donc préparé l'opération de loin. Ils ont déplacé progressivement la station d'alimentation de la femelle vers un bassin peu profond voisin de celui des requins, pour qu'elle s'y rende d'elle-même. « La stratégie classique consiste à ce que les plongeurs attrapent l'animal avec une sorte de filet-chaussette et la remontent à la surface », expliquait Pierre Ternat, responsable de l'aquariologie à l'Océanopolis.

En parallèle, l'équipe a mené pendant plusieurs mois des plongées dites de désensibilisation, consistant à approcher et à manipuler l'animal jusqu'à ce qu'il cesse de réagir. « C'est une réussite, nous pouvons tenir au moins cinq minutes sans qu'elle réagisse », se félicitait le même responsable. Cinq minutes, c'est à peu près ce qu'il faut pour sécuriser une bête de cette taille et l'installer dans son conteneur de transport.

Le volet requin zèbre : des œufs qui partent en Indonésie

Le second programme brestois concerne le requin zèbre, Stegostoma tigrinum, classé en danger par l'UICN depuis 2016. L'Océanopolis en reproduit en bassin depuis 2013 et revendiquait alors la première réussite européenne d'élevage de l'espèce. « Nous étions les premiers en Europe à réussir à élever des requins zèbres en captivité », précisait Dominique Barthelemy, conservateur en charge des milieux vivants.

Une correction s'impose ici, car l'information circule souvent de travers. Les œufs ne partent pas en Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui est un État indépendant, mais vers l'archipel de Raja Ampat, situé en Papouasie occidentale, donc en Indonésie. Le programme s'appelle StAR et relève de l'initiative internationale ReShark, qui réintroduit des juvéniles issus d'aquariums dans des aires marines protégées indonésiennes.

  • Les requins zèbres de Brest pondaient jusqu'à quinze juvéniles par an depuis 2013.
  • Leur profil génétique est compatible avec les populations de Raja Ampat, condition posée par le programme avant tout envoi.
  • L'Océanopolis était alors le septième établissement accrédité comme site de reproduction, et le seul français.

Le calendrier d'expédition obéit au développement de l'embryon. Dominique Barthelemy expliquait que les œufs doivent partir lorsque l'embryon est bien fixé mais pas encore près d'éclore, soit entre la dixième et la quinzième semaine. Trop tôt, le transport casse le développement ; trop tard, le jeune éclot en vol.

Reste à ne pas se raconter d'histoires sur la portée de ces opérations. Faire naître des poissons-scie à Montpellier ne repeuplera pas les estuaires de Madagascar, et quinze requins zèbres par an ne compensent pas ce que prélève une flotte de pêche. Ce que ces programmes produisent de plus solide, c'est du savoir-faire : savoir déplacer, faire se reproduire et élever des espèces dont on ignorait presque tout il y a vingt ans. Le jour où la pression de pêche baissera quelque part, ce sera ce savoir-faire qui rendra une réintroduction possible. Le reste dépend de ce qui se décide en mer, pas en bassin.

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