Les chauves-souris, ces animaux injustement méconnus et mal-aimés

Les chauves-souris : ces mystérieuses créatures de la nuit
Sommaire6 sections
  1. 01Ce qu'elles font pendant que vous dormez
  2. 02L'écholocation, et ce qu'elle sait faire de plus que le sonar
  3. 03Une reproduction lente, qui ne pardonne pas
  4. 04L'hiver : une torpeur qu'il ne faut surtout pas interrompre
  5. 05Le procès des virus : ce que dit l'étude sur l'Afrique
  6. 06Ce qu'on peut faire, à son échelle

Une chauve-souris entrée dans un salon repart toute seule si on éteint la lumière et qu'on ouvre grand une fenêtre. C'est à peu près la seule chose à faire, et c'est aussi la meilleure façon de commencer à réparer la réputation de ces bêtes, que trente ans de films d'horreur et trois années de pandémie ont sérieusement abîmée.

Les chiroptères représentent environ un mammifère sur cinq sur Terre, plus de 1 400 espèces décrites. La France métropolitaine en héberge une trentaine, toutes protégées par la loi depuis des décennies, et toutes insectivores. Aucune ne suce le sang, aucune ne s'accroche aux cheveux, aucune n'est aveugle.

Ce qu'elles font pendant que vous dormez

Une pipistrelle commune pèse entre 4 et 8 grammes, tient dans une boîte d'allumettes, et passe sa nuit à intercepter des moustiques, des chironomes et des papillons de nuit. Les estimations couramment avancées tournent autour de plusieurs centaines à quelques milliers d'insectes par individu et par nuit, selon l'abondance des proies. À l'échelle d'une colonie installée sous une toiture de village, cela pèse réellement sur les populations de moustiques du secteur.

Sous les tropiques, le travail est différent. Les roussettes et les chauves-souris nectarivores pollinisent l'agave, le baobab, le durian et plusieurs centaines d'autres plantes ; d'autres dispersent les graines des arbres pionniers qui recolonisent les trouées forestières. Une partie de l'agriculture tropicale dépend de ces trajets nocturnes, ce qu'on ne découvre en général qu'au moment où les colonies s'effondrent.

L'écholocation, et ce qu'elle sait faire de plus que le sonar

Une chauve-souris insectivore émet des cris ultrasonores, la plupart hors de portée de l'oreille humaine, et lit le monde dans l'écho qui revient. Le détail remarquable tient à la correction de fréquence : les rhinolophes ajustent la hauteur de leur cri pour compenser leur propre vitesse, de façon à recevoir l'écho toujours dans la bande de fréquence que leur oreille analyse le mieux. C'est le même principe physique que le radar Doppler, mis au point par l'évolution quelques dizaines de millions d'années avant l'ingénierie humaine.

L'écholocation leur permet aussi de repérer une surface d'eau calme, qui renvoie un écho lisse caractéristique, et de boire en vol sans se poser. Les espèces frugivores, elles, s'en passent largement : elles ont de grands yeux et une bonne vision nocturne. Le mythe de la chauve-souris aveugle vient sans doute du vol erratique, qui n'a rien à voir avec la cécité et tout à voir avec la poursuite d'insectes qui zigzaguent.

Une reproduction lente, qui ne pardonne pas

La plupart des espèces européennes mettent bas un seul petit par an, parfois deux. Les accouplements ont lieu à l'automne, mais la fécondation attend : la femelle stocke les spermatozoïdes tout l'hiver et l'ovulation ne se déclenche qu'au printemps, quand les insectes réapparaissent. Les femelles se regroupent alors en colonies de mise bas, souvent dans des combles, des clochers ou des ponts, entre la fin du printemps et le mois d'août.

Une population qui s'effondre met donc des décennies à se reconstituer. C'est pourquoi des travaux de toiture mal calés, en juin, peuvent détruire en une journée une colonie installée depuis quarante ans. La règle pratique : on n'obture jamais un accès aux combles entre avril et fin août, et on se renseigne avant d'isoler ou de traiter une charpente.

Chauve-souris suspendue dans l'obscurité, ailes repliées le long du corps

L'hiver : une torpeur qu'il ne faut surtout pas interrompre

En hibernation, une chauve-souris laisse sa température corporelle descendre jusqu'à celle de la grotte ou de la cave où elle s'est suspendue, et son rythme cardiaque tomber à quelques battements par minute. Chaque réveil brutal, provoqué par une lampe, un bruit ou une manipulation, brûle plusieurs jours de réserves de graisse. Dans un hiver long, quelques réveils de trop suffisent à tuer l'animal avant le printemps. D'où l'interdiction de déranger les colonies dans les carrières et les mines aménagées en gîtes.

C'est aussi ce mécanisme qui a rendu les populations nord-américaines si vulnérables au syndrome du nez blanc, un champignon apparu dans l'État de New York en 2006. Il se développe sur la peau des animaux en hibernation, les réveille sans cesse, et les fait mourir d'épuisement. Des millions d'individus ont disparu outre-Atlantique. Les espèces européennes, elles, semblent l'avoir côtoyé assez longtemps pour y résister.

Le procès des virus : ce que dit l'étude sur l'Afrique

Depuis 2020, les chauves-souris traînent une réputation de réservoir à épidémies. Une revue de la littérature scientifique consacrée aux espèces africaines a examiné cette accusation de près : 162 publications dépouillées, plus de 80 000 individus appartenant à plus de 167 espèces. Résultat, une seule espèce ressort clairement comme vecteur avéré vers l'homme, la roussette d'Égypte, associée au virus de Marburg. Pour toutes les autres, les preuves de transmission directe sont minces.

Le continent africain compte environ 324 espèces de chauves-souris. Généraliser à partir d'une poignée d'entre elles revient à condamner un ordre entier de mammifères sur la base d'un cas. Et le coût de cette généralisation n'est pas théorique : elle alimente des destructions de colonies, des enfumages de grottes, des campagnes d'élimination qui visent des espèces strictement insectivores et sans lien avec quoi que ce soit.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien à surveiller. La consommation de viande de brousse, la manipulation d'animaux vivants sur les marchés et la destruction des habitats qui pousse les colonies vers les villages sont des points de contact réels. La conclusion raisonnable est plutôt inverse de celle qu'on entend : moins on dérange les chauves-souris, moins on s'expose.

Ce qu'on peut faire, à son échelle

Laisser un accès de quelques centimètres sous une rive de toiture ou derrière un volet coûte zéro euro et suffit à conserver un gîte. Éteindre l'éclairage extérieur après minuit aide davantage encore : la lumière artificielle désoriente plusieurs espèces et vide les corridors de vol. Renoncer aux insecticides dans le jardin revient à laisser la table mise. Quant aux nichoirs à chauves-souris vendus en jardinerie, ils fonctionnent, mais lentement : il faut souvent deux ou trois saisons avant qu'un groupe s'y installe, et une exposition chaude, à plus de trois mètres du sol, sans branche devant l'entrée.

Un dernier point, souvent passé sous silence : les crottes de chauves-souris, le guano, ne rongent ni le bois ni les tuiles. Elles sèchent, s'effritent entre les doigts et se ramassent à la pelle une fois par an, de préférence en octobre quand la colonie est partie. Un carton ou une bâche posée sous le perchoir règle la question pour une saison entière. Comparé au coût d'une désinsectisation annuelle du jardin, l'arrangement reste avantageux.

On ne fera pas aimer les chauves-souris à tout le monde. Elles n'en ont pas besoin. Il suffit de ne pas boucher le trou par lequel elles entrent.

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