La Loutre de mer, la nouvelle terreur des surfeurs californiens

La Loutre de Mer, la Nouvelle Terreur des Surfeurs Californiens
Sommaire8 sections
  1. 01Ce qui s'est passé, dans l'ordre et avec les dates
  2. 02Pourquoi elle s'en prend aux planches, et pas aux nageurs
  3. 03Une loutre de mer, ce n'est pas une peluche
  4. 04Fiche d'identité
  5. 05Une espèce qui a failli disparaître deux fois
  6. 06Pourquoi elle mange autant, et pourquoi elle a froid
  7. 07Ce que dit le cas 841 des opérations de capture
  8. 08Ce que nous fabriquons sans y penser

À Santa Cruz, en Californie, une loutre de mer de cinq ans identifiée sous le matricule 841 a passé l'été 2023 à grimper sur les planches des surfeurs et à les mordre. Elle n'a blessé personne. Son comportement vient pourtant d'une faute humaine, et c'est ce qui rend l'affaire sérieuse.

Les vidéos tournées à Steamer Lane et sur les spots voisins entre juin et juillet 2023 ont fait le tour du monde : un longboard, un surfeur qui bascule à l'eau, et un mustélidé de vingt kilos installé sur la mousse, occupé à en arracher des morceaux. La légende « terreur des surfeurs » s'est imposée toute seule. Elle est exagérée sur le fond, et elle passe à côté du principal.

Ce qui s'est passé, dans l'ordre et avec les dates

Les premiers signalements de comportement inhabituel remontent à l'automne 2022. La loutre s'approche des kayaks, monte sur les planches, ne se laisse pas chasser. À partir de la mi-juin 2023, les incidents se multiplient sur les spots de Santa Cruz, au sud de San Francisco.

Le lundi 10 juillet 2023, une vidéo publiée sur Twitter montre 841 grimpée sur le longboard d'un surfeur qui tente de retourner sa planche pour la faire tomber. L'animal s'accroche et mord la mousse. Trois jours plus tard, le Département californien de la pêche et de la faune confirme à l'AFP, par communiqué, qu'une équipe formée à la capture et à la manipulation des loutres de mer a été déployée « en raison du risque croissant pour la sécurité publique », avec pour objectif de l'attraper et de la déplacer.

Une loutre de mer installée sur une planche de surf au large de Santa Cruz

Un témoin qui l'a observée longuement décrit une scène en deux temps.

Pendant une bonne demi-heure, elle s'est comportée en loutre normale, elle mangeait des crabes. Puis elle est allée vers les planches de surf. Elle en a essayé plusieurs avant de choisir celle qu'elle voulait. Elle était très agressive et en a mordu quelques-unes. La situation devenait dangereuse pour les surfeurs comme pour elle. Cette loutre est née en captivité il y a près de cinq ans, et les premiers signalements d'agressivité datent de l'an dernier. Ce n'est pas un comportement sain. Elle porte un émetteur, l'aquarium travaille avec les services de la faune pour la localiser. Si vous êtes à l'eau et qu'elle vient sur vous, éloignez-vous, servez-vous de votre planche comme d'un bouclier et éclaboussez-la. Elle n'a encore mordu personne, mais cela pourrait arriver.

Ce dernier point mérite d'être répété, parce que les titres de presse l'ont enterré : au moment des faits, aucune morsure sur un humain n'avait été enregistrée. Les dégâts se limitaient à des planches en mousse.

Pourquoi elle s'en prend aux planches, et pas aux nageurs

Les biologistes qui ont suivi 841 avancent deux explications, qui ne s'excluent pas. La première est hormonale : les services de la faune californienne ont évoqué une gestation en cours à l'été 2023, et une femelle de loutre de mer défend activement l'espace autour d'elle à cette période. Une planche de surf occupe précisément la surface qu'elle veut pour elle seule.

La seconde explication est plus banale. Un longboard en mousse ressemble à un radeau : plat, flottant, stable. Une loutre passe une grande partie de sa vie sur le dos, à la surface, à manipuler des objets sur son ventre. Grimper dessus n'a rien d'un assaut, c'est l'usage logique d'un support pratique. Ce qui suit, en revanche, relève bien de l'agression : elle mord, elle refuse de descendre, elle revient.

Ce mélange rend l'animal imprévisible, et c'est ce qui a décidé les autorités. Une loutre qui hésite s'écarte. Une loutre habituée ne recule pas, et le premier réflexe humain, taper ou pousser, augmente le risque de morsure.

Une loutre de mer, ce n'est pas une peluche

La loutre de mer (Enhydra lutris) est le plus lourd des mustélidés, la famille des belettes, des blaireaux et des martres. Un mâle adulte tourne autour de 29 kg et peut dépasser 40 kg, une femelle autour de 20 kg. Sa mâchoire est conçue pour broyer des coquilles d'ormeau et des tests d'oursin. Une morsure sur un bras humain provoque des plaies profondes et un risque infectieux sérieux.

Elle reste par ailleurs un animal protégé et rare : la population de Californie centrale plafonne autour de 3 000 individus après avoir frôlé l'extinction, l'espèce ayant été chassée pour sa fourrure jusqu'au début du XXe siècle dans tout le Pacifique Nord. Croiser une loutre à la rame ou au surf n'a rien d'exceptionnel sur la côte de Monterey, mais l'espèce n'a pas de marge démographique.

Fiche d'identité

Caractéristique Loutre de mer
Taille Jusqu'à 1,2 m
Poids Femelles environ 20 kg, mâles environ 29 kg et jusqu'à plus de 40 kg
Régime alimentaire Crabes, escargots de mer, oursins, palourdes, ormeaux, moules, autres invertébrés, parfois du poisson
Longévité 15 à 20 ans, exceptionnellement davantage
Gestation Environ 6 mois
Fourrure La plus dense de tous les animaux, jusqu'à 150 000 poils par centimètre carré
Utilisation d'outils Oui, pierres et coquilles pour ouvrir les proies
Habitat Peut passer toute sa vie en mer sans revenir à terre
Comportement Grégaire, se repose en groupes flottants appelés « rafts »

Une espèce qui a failli disparaître deux fois

La traite maritime des XVIIIe et XIXe siècles a réduit la loutre de mer de plusieurs centaines de milliers d'individus à quelques centaines répartis en une poignée de noyaux résiduels, du Kamtchatka à la Californie. Le traité de 1911 sur la protection des otaries à fourrure a stoppé la chasse commerciale. La population californienne, longtemps crue éteinte, a été redécouverte en 1938 près de Big Sur : une cinquantaine d'animaux, à l'origine de tous ceux qu'on voit aujourd'hui de Santa Cruz à Point Conception.

Cette origine explique une faible diversité génétique et une vulnérabilité persistante. Les causes de mortalité actuelles ne sont plus la fourrure mais les parasites d'origine terrestre transportés par le ruissellement, les proliférations d'algues toxiques, les collisions avec les bateaux et la prédation par les grands requins blancs, en hausse au large de la Californie centrale depuis une quinzaine d'années.

La barre des 3 000 individus, franchie puis reperdue plusieurs fois, sert de seuil administratif : tant que la moyenne mobile sur trois ans reste en dessous, l'espèce garde son statut de menacée au titre de la loi américaine sur les espèces en danger.

Pourquoi elle mange autant, et pourquoi elle a froid

Contrairement au phoque ou à la baleine, la loutre de mer n'a pas de lard sous la peau. Elle ne compte que sur sa fourrure, qu'elle passe des heures à lisser pour y emprisonner une couche d'air isolante, et sur un métabolisme très rapide. Elle avale l'équivalent d'un quart de son poids par jour, ce qui explique la quantité d'oursins qu'elle prélève.

Ce dernier point a des conséquences sur toute la côte. Sans loutres, les oursins broutent sans frein les pieds de laminaires et rasent les forêts de kelp, qui abritent des dizaines d'espèces et fixent du carbone. Là où la loutre revient, le kelp repousse. C'est l'un des exemples d'espèce clé de voûte les mieux documentés en écologie marine.

Trois traits qu'on lui connaît bien

  1. Elle se sert d'une pierre posée sur son ventre comme enclume pour briser les coquilles, et garde souvent le même caillou d'une plongée à l'autre, coincé sous l'aisselle.
  2. Elle s'enroule dans les frondes de kelp pour ne pas dériver pendant son sommeil. Le geste d'attraper la patte du voisin existe, mais c'est l'ancrage dans les algues qui fait le travail.
  3. Elle peut naître, vivre et mourir sans jamais poser une patte sur le sable.

Ce que dit le cas 841 des opérations de capture

Attraper une loutre de mer en pleine eau n'a rien d'évident. L'animal plonge, se déplace vite sous la surface et connaît son secteur mieux que l'équipe lancée à ses trousses. Les protocoles employés en Californie combinent filets, pièges flottants et repérage par émetteur, avec une contrainte forte : l'opération doit se dérouler sans que l'animal se noie ni que des baigneurs se trouvent dans la zone.

Une fois capturée, une loutre habituée ne peut pas simplement être relâchée cinquante kilomètres plus loin. Elle revient, ou elle reproduit le même comportement ailleurs. Le placement définitif dans un établissement agréé reste souvent la seule issue, avec la place que cela suppose et le coût d'entretien d'un animal qui vit quinze à vingt ans.

Voilà la fin de parcours ordinaire d'un animal habitué : plus de mer, un bassin, des soigneurs. Pour une espèce qui compte 3 000 individus sur toute la côte californienne, chaque femelle retirée du milieu compte aussi dans le bilan démographique.

Ce que nous fabriquons sans y penser

Une loutre qui associe l'humain à la nourriture perd sa distance de fuite, s'approche des embarcations, et finit par être considérée comme un danger public. La suite est presque toujours la même : capture, déplacement, parfois placement définitif en structure. L'animal paie une habitude qu'il n'a pas prise seul.

Le cas 841 n'est donc pas une curiosité estivale mais un cas d'école sur l'habituation. Chaque morceau de sandwich lancé depuis un ponton à Monterey, chaque poisson jeté à une loutre pour la faire venir devant l'objectif, prépare une scène de ce genre trois ans plus tard. C'est la seule leçon utile à tirer de cette histoire, et elle ne coûte rien à appliquer.

Voir la video sur YouTube

Résumer cet article avec :

Partager :

animaux de la mer