Les orangs-outans de Bornéo, maîtres de la survie et génies de la construction !

Les orangs-outans de Bornéo, maîtres de la survie et génies de la construction !
Sommaire5 sections
  1. 01Le nid, une pièce d'ingénierie refaite chaque nuit
  2. 02Une intelligence qui se voit sur le terrain, pas dans les légendes
  3. 03Ce que mange un frugivore quand il n'y a plus de fruits
  4. 04Les mâles à flanges, et les autres
  5. 05Le seul grand singe d'Asie, et il recule

Un orang-outan de Bornéo construit un lit neuf chaque soir, à dix ou quinze mètres du sol, en moins de dix minutes. Sur une vie, cela représente plusieurs dizaines de milliers de nids, et le choix des branches n'a rien d'aléatoire : le grand singe roux sait quel bois plie et quel bois casse.

C'est ce savoir-faire, plus que le pelage roux ou le regard, qui devrait faire la réputation de Pongo pygmaeus. On le présente d'habitude comme un cousin lointain et menacé, ce qu'il est. On oublie qu'il est aussi le meilleur charpentier de la canopée asiatique.

Le nid, une pièce d'ingénierie refaite chaque nuit

Au crépuscule, l'animal choisit un arbre, teste quelques branches, en plie plusieurs vers lui et les casse à moitié pour former une couronne portante. Il tresse ensuite des rameaux plus fins par-dessus pour obtenir un matelas, et ajoute parfois un toit de feuilles quand la pluie menace. Les nids se situent le plus souvent entre 11 et 18 mètres du sol.

Une équipe de biomécaniciens a testé, sur des nids abandonnés, la résistance des branches employées. Résultat : les branches de la structure porteuse sont nettement plus épaisses et rompues en fracture incomplète, celles du garnissage plus fines et pliées sans être brisées. Autrement dit, l'animal distingue deux fonctions et adapte son geste à chacune. Peu d'espèces non humaines font cela.

Le choix des essences suit la même logique. Les diptérocarpes, arbres dominants de la forêt bornéenne, offrent des branches rigides qui supportent 40 ou 80 kilos sans céder : ce sont eux qui portent le nid. Pour circuler dans la canopée, l'orang-outan préfère au contraire des essences plus souples, qu'il fait balancer pour passer d'un houppier au suivant sans redescendre au sol.

Orang-outan roux accroché à une branche dans la forêt de Bornéo

Le nid n'est pas qu'un lit. Les jeunes s'y entraînent pendant des années avant de réussir un ouvrage tenable, en observant leur mère et en refaisant le geste sur des supports trop fins. Les nids ratés jonchent le sol sous les arbres des zones de nurserie. C'est un apprentissage long, transmis, avec des variantes locales selon les populations : certains groupes ajoutent systématiquement un oreiller de feuilles, d'autres non. On tient là une forme de culture matérielle, au sens où l'entendent les primatologues.

Une intelligence qui se voit sur le terrain, pas dans les légendes

L'orang-outan taille des bâtonnets pour aller chercher le miel ou les insectes au fond d'une cavité, et se sert de larges feuilles comme parapluie ou comme gant pour manipuler des fruits épineux. Ces observations sont bien établies.

Un point à rectifier au passage : l'usage de pierres pour casser des noix, souvent attribué à l'orang-outan, est documenté chez les chimpanzés d'Afrique de l'Ouest et chez certains capucins d'Amérique du Sud, pas chez les orangs-outans sauvages de Bornéo. Ils manient l'outil végétal, pas le marteau de pierre.

Ce que mange un frugivore quand il n'y a plus de fruits

Le régime est frugivore à plus de 60 %, avec une préférence marquée pour les figues, les jacquiers et les durians. Le reste : feuilles, jeunes pousses, écorce interne, fleurs, miel, insectes, œufs d'oiseaux à l'occasion.

La forêt de Bornéo fonctionne par à-coups. Les diptérocarpes fructifient massivement tous les deux à sept ans, en fructification synchronisée, et laissent entre deux épisodes de longues périodes de disette. L'orang-outan traverse ces creux en basculant sur l'écorce et les feuilles, aliments pauvres, et en puisant dans ses réserves. Sa masse peut varier fortement au fil de l'année. C'est ce mécanisme, autant que sa taille, qui explique sa lenteur : un animal qui dépend d'une ressource irrégulière n'a pas intérêt à se dépenser.

Une reproduction au ralenti

Une femelle met bas un petit unique tous les six à neuf ans. Le jeune reste accroché à elle, dort dans son nid, puis apprend à construire le sien vers trois ou quatre ans, et ne s'éloigne durablement qu'après six à huit ans. En milieu sauvage, les orangs-outans de Bornéo peuvent vivre jusqu'à 35 ou 45 ans.

Ce rythme est le talon d'Achille de l'espèce. Une population de mammifères qui perd 2 % de ses adultes chaque année ne se reconstitue pas avec un petit par femelle et par septennat. C'est arithmétique, et c'est la raison pour laquelle la mortalité adulte pèse plus lourd ici que dans n'importe quel plan de conservation classique.

Une journée d'orang-outan

Le rythme est très régulier. Réveil vers 6 heures, sortie du nid, première phase d'alimentation intense pendant deux à trois heures dans un arbre fruitier repéré la veille. Repos et sieste au milieu de la journée, souvent dans un nid diurne construit à la va-vite. Reprise de l'alimentation en fin d'après-midi, déplacement de quelques centaines de mètres à travers la canopée, puis construction du nid de nuit avant la tombée du jour, autour de 18 heures sous l'équateur.

Le domaine vital d'une femelle couvre quelques centaines d'hectares, celui d'un mâle à flanges plusieurs milliers, avec des recouvrements importants. Contrairement aux chimpanzés et aux gorilles, l'orang-outan vit en solitaire : une femelle avec son petit, un mâle qui circule seul. Les regroupements sont temporaires, autour d'un gros figuier en fructification, et ne durent que quelques jours.

Les mâles à flanges, et les autres

Chez les orangs-outans, tous les mâles adultes ne se ressemblent pas. Certains développent les larges bourrelets de joues appelés flanges, une gorge pendante et une masse deux fois supérieure à celle des femelles. Les autres restent à un gabarit intermédiaire, parfois pendant dix ou quinze ans, et peuvent basculer plus tard vers la forme à flanges si le mâle dominant du secteur disparaît.

Le mâle à flanges lance des appels longs, audibles à environ un kilomètre à travers la forêt. Ils annoncent sa position, tiennent les rivaux à distance et attirent les femelles. Les mâles sans flanges adoptent une stratégie discrète, sans appel.

Le seul grand singe d'Asie, et il recule

Gorilles, chimpanzés, bonobos et humains viennent d'Afrique. Les orangs-outans sont les seuls grands singes asiatiques, avec trois espèces reconnues aujourd'hui : celui de Bornéo, celui de Sumatra (Pongo abelii) et celui de Tapanuli (Pongo tapanuliensis), décrit en 2017 et le plus rare des trois. Le nom vient du malais et de l'indonésien « orang hutan », personne de la forêt.

L'UICN classe l'orang-outan de Bornéo en danger critique d'extinction, la catégorie de risque la plus élevée pour une espèce encore présente à l'état sauvage, sur une liste rouge qui en compte neuf. Son évaluation de 2016 estimait la population restante autour de 100 000 individus, un chiffre nettement supérieur aux 50 000 à 65 000 souvent repris dans les articles plus anciens, mais assorti d'une projection de déclin sévère à l'horizon 2025.

Les causes sont connues et se cumulent : conversion de la forêt en plantations de palmiers à huile, exploitation forestière dont une large part illégale (un relevé mené dans le Kalimantan du Sud chiffrait à 80 % la proportion de coupes hors cadre légal), agriculture sur brûlis, braconnage. En 2015, des incendies ont brûlé pendant plus de neuf mois dans le Kalimantan oriental et détruit des centaines de milliers d'hectares de forêt et de tourbières.

S'ajoute un conflit direct. Quand la plantation gagne sur la forêt, les orangs-outans viennent manger les fruits des vergers et sont abattus comme nuisibles. Les femelles tuées laissent des jeunes, qui alimentent le trafic d'animaux de compagnie, et les crânes finissent parfois en souvenirs vendus sous le manteau. Les estimations publiées situent entre 2 000 et 3 000 le nombre d'individus tués chaque année sur l'île au cours des dernières décennies.

Le palmier à huile mérite d'ailleurs une précision, parce que le débat s'enlise souvent. Sa productivité à l'hectare est de loin la plus élevée de toutes les cultures oléagineuses : le remplacer par du colza ou du tournesol demanderait quatre à dix fois plus de surface. Le problème n'est donc pas le palmier en tant que plante, mais le fait de créer les plantations en rasant de la forêt primaire ou en drainant de la tourbière. Une expansion sur terres dégradées, dont l'Indonésie et la Malaisie ne manquent pas, changerait entièrement l'équation.

Ce qui se passe dans les centres de réhabilitation

Les orphelins récupérés au bord des plantations arrivent à quelques mois ou quelques années, sans avoir appris ce qu'une mère transmet en six ou huit ans. Les centres de Bornéo, à Nyaru Menteng et à Sepilok notamment, tiennent donc des écoles au sens propre : reconnaissance des fruits comestibles, grimpe, et construction de nid, apprise en groupe sur des plateformes en forêt. Le parcours dure sept à huit ans avant un relâcher, quand il a lieu. Le taux d'échec reste élevé et le coût par individu se compte en dizaines de milliers d'euros.

Sur ce point, l'arbitrage est rude : sauver un orphelin coûte le prix de plusieurs centaines d'hectares de forêt protégée. Les deux actions ne s'opposent pas dans les faits, les mêmes organisations mènent les deux, mais quiconque choisit où mettre un don devrait le savoir.

Face à cela, plusieurs organisations rachètent ou sanctuarisent des parcelles, réhabilitent les orphelins avant relâcher, et travaillent avec les villages sur la cohabitation. Le 19 août, journée internationale de l'orang-outan, sert de point d'appui à ces campagnes. Le levier décisif reste ailleurs, dans les décisions foncières prises à Jakarta et dans les cahiers des charges des acheteurs européens d'huile de palme.

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