Le Barcarès : Un requin aperçu près de la plage

Le Barcarès : Un requin aperçu près de la plage
Sommaire8 sections
  1. 01Pourquoi un requin bleu se retrouve à 50 mètres du sable en juillet
  2. 02Ce que dit un aileron sur la santé de la Méditerranée
  3. 03Ce qu'il faut faire quand on voit un aileron depuis l'eau
  4. 04Été 2023 : une série d'observations, pas une invasion
  5. 05Comment les postes de secours décident
  6. 06Le Lydia, cadre de l'épisode
  7. 07Le requin bleu, portrait rapide d'un poisson du large
  8. 08La menace pèse sur lui, pas sur nous

Un aileron repéré à 50 mètres du bord, drapeau rouge, plage vidée : le samedi 22 juillet 2023 au Barcarès, la baignade a été suspendue une heure avant de reprendre normalement. L'animal était selon toute vraisemblance un requin bleu, une espèce qui longe les côtes du Roussillon chaque été.

La séquence a duré le temps d'une pause déjeuner. Les sauveteurs ont vu la nageoire dorsale vers 14 h, ils ont hissé le drapeau rouge, fait sortir les baigneurs, et la baignade a rouvert à 15 h. Le requin, lui, était déjà reparti vers le large sans montrer le moindre intérêt pour les gens dans l'eau. C'est un scénario qui se répète tous les étés entre Le Barcarès et Port-Bou, et qui fait la une à chaque fois.

Pourquoi un requin bleu se retrouve à 50 mètres du sable en juillet

Le requin bleu (Prionace glauca) est un poisson du large. Il vit normalement entre la surface et 300 mètres de fond, loin des côtes, et il suit la nourriture. En juillet, l'eau de surface se réchauffe en Méditerranée nord-occidentale, les bancs de petits poissons et les calmars remontent, et les requins bleus suivent. C'est aussi la période où les femelles mettent bas dans cette zone. Un individu de deux mètres qui s'approche d'une plage du Roussillon un samedi de juillet ne fait rien d'anormal pour son espèce : il chasse là où il y a à manger, et le bord de plage n'est pas sa cible.

La côte catalane a toujours eu ses requins. Le peau bleue en premier, quelques pèlerins qui filtrent le plancton la bouche ouverte, et des espèces pélagiques qui passent au large sans jamais être vues. La différence avec il y a trente ans tient surtout au nombre d'yeux : des dizaines de milliers de baigneurs, des paddles, des drones, des téléphones. Un aileron qui passait inaperçu en 1990 est aujourd'hui filmé en trente secondes et diffusé dans l'heure.

Ce que dit un aileron sur la santé de la Méditerranée

Nicolas Ziani, spécialiste des requins de Méditerranée, a réagi à l'épisode du Barcarès en demandant qu'on arrête de fantasmer sur ces animaux. Son argument est simple : la Méditerranée a perdu une grande partie de ses populations de requins et de raies depuis les années 1950, en grande partie à cause de la pêche et des captures accidentelles. Voir des requins bleus revenir longer les côtes catalanes est plutôt une bonne nouvelle.

Sur ce point, la panique estivale ne tient pas la route. Le risque réel de mourir d'une attaque de requin en Méditerranée française est proche de zéro : la dernière attaque mortelle documentée sur nos côtes méditerranéennes remonte à plusieurs décennies. Pendant ce temps, la noyade tue chaque été plusieurs centaines de personnes en France, dont une bonne part sur des plages surveillées ou juste à côté. Le danger n'est pas dans l'aileron, il est dans le courant de baïne, la fatigue et le manque de surveillance.

Ce qu'il faut faire quand on voit un aileron depuis l'eau

La consigne des sauveteurs tient en quelques gestes, et elle n'a rien de spectaculaire.

  • Prévenir un maître-nageur ou le poste de secours, tout de suite, même si vous n'êtes sûr de rien. Un banc de mulets ou un dauphin donnent aussi des ailerons.
  • Sortir de l'eau en nageant calmement, sans battements désordonnés ni cris. Une nage paniquée ressemble beaucoup à un poisson blessé.
  • Ne pas nager seul, ni loin du bord, ni à l'aube ou au crépuscule, moments où les prédateurs marins chassent le plus.
  • Suivre le drapeau et les consignes du poste. Si le drapeau rouge est hissé, l'eau est fermée, y compris pour les nageurs expérimentés.

Ce qu'il ne faut pas faire non plus : sauter à l'eau pour filmer l'animal de plus près. Deux mètres de requin bleu ne cherchent pas la bagarre, mais un poisson curieux qu'on harcèle avec une perche à selfie peut mordre par réflexe. Un requin qui s'éloigne est un requin qu'on laisse s'éloigner.

Été 2023 : une série d'observations, pas une invasion

L'épisode du Barcarès arrive après plusieurs faits divers du même été. Le 8 juin 2023, un touriste russe a été tué par un requin tigre à Hurghada, en mer Rouge, dans une zone où l'espèce est présente et où des attaques ont déjà eu lieu. Un requin bleu avait été signalé du côté d'Alicante. Début juillet, une plage de Floride avait été évacuée après le passage d'un squale. Trois contextes marins qui n'ont rien à voir entre eux : la mer Rouge, la Méditerranée occidentale, l'Atlantique subtropical de Floride, avec des espèces différentes et des niveaux de risque différents.

Mettre ces trois épisodes dans le même sac produit une impression d'invasion qui ne correspond à aucune donnée. Ce qui augmente, c'est le nombre de personnes dans l'eau, le nombre de caméras et la vitesse de circulation des images. Le requin tigre de mer Rouge ne dit rien du requin bleu de Port-Barcarès, sinon qu'ils font tous les deux les gros titres en juillet.

Comment les postes de secours décident

Sur le littoral méditerranéen, il n'existe pas de dispositif anti-requins comparable aux filets déployés à La Réunion ou en Australie, pour une raison simple : le risque ne le justifie pas, et ces filets tuent au passage des tortues, des dauphins et des raies. La décision appartient au chef de poste, qui applique une gradation connue de tous les maîtres-nageurs.

Le drapeau vert signifie baignade surveillée sans danger particulier. L'orange, devenu jaune sur les plages passées à la signalisation internationale, indique une baignade dangereuse mais surveillée : courant, houle, ou présence animale à distance. Le rouge interdit la baignade. Une observation crédible d'un grand animal marin à moins de cent mètres du bord déclenche en général un rouge immédiat, le temps de vérifier la trajectoire de l'animal depuis un jet-ski ou une embarcation de secours. Le poste rouvre quand l'animal s'est éloigné et que deux passages de surveillance n'ont plus rien signalé.

Au Barcarès, la séquence complète a tenu en soixante minutes. Le poste de secours a fait sortir plusieurs centaines de baigneurs sans bousculade, ce qui est probablement le point le plus remarquable de l'histoire : évacuer une plage pleine un samedi de juillet à 14 h sans mouvement de foule demande de l'entraînement. La mairie a ensuite relayé l'information et le maire de la commune, comme souvent dans ce type d'épisode, a rappelé que la baignade restait surveillée et sécurisée.

Un mot sur les signalements en série : quand une observation est diffusée, les postes voisins reçoivent dans l'heure une dizaine d'appels d'ailerons imaginaires. Les sauveteurs le savent, ils vérifient quand même, et c'est ce qui allonge parfois les fermetures bien après le passage de l'animal.

Le Lydia, cadre de l'épisode

Le Barcarès occupe l'extrémité nord du littoral des Pyrénées-Orientales, à la limite de l'Aude, entre l'étang de Leucate et la mer. La station telle qu'on la voit aujourd'hui est née du plan d'aménagement du Languedoc-Roussillon des années 1960, la mission Racine, avec des immeubles dessinés dans l'esprit de l'architecte Georges Candilis.

La plage du Lydia doit son nom au paquebot échoué volontairement dans le sable en 1967, tiré à terre pour servir de casino et d'attraction touristique. Le navire est toujours là, ensablé, transformé depuis en espace culturel qui accueille des expositions. L'allée qui longe la plage présente des sculptures installées dans les années 1970. Chaque été, les jardins du Lydia accueillent l'Electrobeach Music Festival, l'un des plus gros rassemblements de musique électronique de France, ce qui gonfle nettement la fréquentation des plages autour du 20 juillet. Le samedi 22 juillet 2023, il y avait donc beaucoup de monde dans l'eau, et beaucoup de gens pour voir un aileron.

Le requin bleu, portrait rapide d'un poisson du large

Le nom vient de la couleur : un bleu métallique sur le dos, des flancs plus clairs, un ventre blanc. C'est l'un des rares poissons dont la teinte se voit à l'oeil nu depuis un bateau. Le corps est élancé, les nageoires pectorales longues comme des ailes, ce qui lui donne cette allure de planeur sous-marin.

Il mange des poissons de banc, des calmars, des poulpes, parfois des charognes de mammifères marins. Il ne filtre pas le plancton : cette confusion vient du requin pèlerin, autre habitué de la Méditerranée, qui lui se nourrit en filtrant l'eau et n'a aucune dent utile pour attraper une proie. Le requin bleu, lui, a une denture fonctionnelle et chasse activement, à l'odorat et à la vue.

C'est aussi un grand voyageur. Des individus marqués dans l'Atlantique nord ont traversé l'océan, parcourant plusieurs milliers de kilomètres entre les zones de nourrissage et les zones de reproduction. Un requin bleu vu au Barcarès un samedi peut être à cent kilomètres de là le mercredi suivant.

La menace pèse sur lui, pas sur nous

Le requin bleu figure parmi les requins les plus pêchés de la planète. Il est capturé en masse comme prise accessoire des palangres à thon et à espadon, et ses ailerons alimentent le marché asiatique. Les estimations les plus reprises parlent de plusieurs millions d'individus prélevés chaque année à l'échelle mondiale. L'Union internationale pour la conservation de la nature le classe comme quasi menacé au niveau global, avec une situation nettement plus dégradée en Méditerranée.

Voilà le vrai déséquilibre de l'histoire du Barcarès. Un requin de deux mètres a fait fermer une plage pendant une heure et a occupé les fils d'actualité pendant deux jours. Pendant la même heure, des centaines de requins bleus ont été remontés morts sur des palangres quelque part dans l'Atlantique. Si un fait divers estival doit servir à quelque chose, c'est peut-être à remettre cette proportion à l'endroit.

Reste une chose à faire, pour qui veut vraiment savoir à quoi ressemble un requin de Méditerranée : signaler ses observations. Les associations qui suivent les requins et les raies méditerranéens travaillent en grande partie sur les signalements de plongeurs, de pêcheurs et de baigneurs. Une photo datée et localisée, envoyée à l'une d'elles, vaut mieux qu'une vidéo virale sans légende.

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