Mexique : un maire épouse une femelle caïman
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Le 30 juin 2023, dans la commune mexicaine de San Pedro Huamelula (État d'Oaxaca), le maire Victor Hugo Sosa a épousé une femelle caïman devant plusieurs centaines d'habitants. Le rituel n'a rien d'une plaisanterie locale : il se répète chaque année depuis environ deux siècles.
La mariée s'appelait Alicia Adriana. C'était un caïman à lunettes, un reptile bien vivant, habillé d'une robe blanche et d'un voile, museau maintenu fermé pendant toute la cérémonie. Le marié, lui, était l'édile en exercice de la commune, et il a dansé avec elle dans les bras au son de la fanfare. La scène a fait le tour des réseaux sociaux en 48 heures. Ce qu'elle raconte est plus intéressant que le cliché qui l'a rendue virale.
Un mariage politique déguisé en mariage animalier
Dans l'isthme de Tehuantepec, la pêche et l'agriculture dépendent des lagunes et des crues. Les Chontals et les Huaves se sont longtemps disputé ces eaux. Le mariage annuel scelle symboliquement la paix entre les deux groupes et sert de demande de bonne saison : pluies suffisantes, poisson dans les filets, récolte de maïs correcte.
Le maire n'épouse donc pas un animal de son plein gré romantique, il occupe une fonction dans un rite. Victor Hugo Sosa l'a formulé lui-même en 2023 : accepter cette union, c'est accepter une responsabilité envers les habitants, celle de veiller sur la commune comme on veille sur une épouse. La formule est cérémonielle, elle n'a rien de sentimental.
Le déroulé, dans l'ordre
Le caïman est capturé dans une lagune voisine quelques jours avant la fête. Il passe de maison en maison : chaque famille le prend dans les bras, danse avec lui, lui demande une faveur. On l'habille ensuite, on lui maquille le pourtour des yeux, on lui attache la gueule. Après la bénédiction, le couple parcourt les rues du bourg, et la fête se prolonge une bonne partie de la nuit. L'animal est relâché ensuite dans son milieu, ou gardé et nourri par la communauté selon les années.
Pourquoi un caïman, et pas un autre animal
Le caïman à lunettes (Caiman crocodilus) est l'espèce commune des lagunes du sud du Mexique. Adulte, il mesure de 1,5 à 2,5 mètres. C'est un prédateur d'eau douce, opportuniste, qui chasse poissons, crustacés et petits vertébrés. Dans la cosmologie de plusieurs peuples mésoaméricains, les reptiles d'eau sont associés à la fertilité des terres et à la maîtrise des crues. Le choix n'est pas décoratif : l'animal qui gouverne l'eau est celui qu'on épouse quand on veut de la pluie.
La femelle choisie est en général un jeune animal, plus facile à manipuler qu'un adulte de deux mètres. On l'appelle « la petite princesse » pendant toute la semaine de fête.
Une tradition qui tient, et qui filtre
San Pedro Huamelula compte quelques milliers d'habitants. La fête, calée sur la Saint-Pierre fin juin, est le rendez-vous de l'année : les familles parties travailler à Oaxaca ou aux États-Unis reviennent pour l'occasion. Voir passer les images sur un fil d'actualité mondial ne change pas grand-chose à ce calendrier, mais cela a apporté une visibilité que la commune n'avait jamais eue.
Reste que la couverture internationale s'est presque toujours arrêtée à l'anecdote : le maire, la robe, le reptile. La partie intéressante est ailleurs, dans la façon dont un rite d'alliance entre deux peuples indigènes a survécu à la colonisation, à l'évangélisation, puis à l'exode rural, en gardant sa fonction : dire publiquement que les voisins d'à côté ne sont pas des ennemis.
Une précision utile pour finir : cette pratique reste locale. Elle n'a pas d'équivalent ailleurs au Mexique et ne dit rien du rapport général des Mexicains aux crocodiliens, lesquels sont par ailleurs protégés par la loi fédérale et élevés en fermes sous quota. Prendre San Pedro Huamelula pour un exemple national serait un contresens.
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